Quand le FN impose ses mots d'ordre

adroitecopie 1En 1984, Laurent Fabius étalait toute sa clairvoyance en estimant que le « FN posait les bonnes questions mais y apportait de mauvaises réponses ». Trente ans plus tard, les municipales de 2014 donnent à voir la progression de cette « lepénisation des esprits », qui ne se contente plus de faire les questions, mais impose aussi ses réponses.
 
Trois septembre 2013 : Gérald Darmanin exhibe son plus beau plumage républicain. Alors qu'il n'est encore « que » député UMP, il interpelle Marine Le Pen à propos de l'investiture accordée à François Chatelain, candidat FN et antisémite à la mairie de Neuville-en-Ferrain. Il s'en prend à la « xénophobie » des propos du personnage, et somme le parti frontiste de suspendre sa candidature. Le 30 mars 2014, Darmanin est élu maire de Tourcoing... grâce à une partie des voix du Front National.
 
Bloc national
 
Alors certes, Darmanin a décliné l'offre du candidat Front national Jean-François Bloc, qui lui proposait de s'allier pour battre le maire sortant, Michel-François Delannoy. Dans les faits, il a profité d'un report des voix frontistes : victorieux du candidat socialiste par 671 voix d'écart, Darmanin est allé chercher 3500 voix entre les deux tours, quand le candidat Front national en perdait 1485.
Si Bloc s'est autorisé à proposer un deal au candidat UMP, c'est peut-être qu'il s'est appuyé sur la « Charte d'action municipale au service du peuple français », préparée par la direction du Front national quelques mois auparavant. Ce texte fixait les dix conditions idéologiques à partir desquelles le FN pouvait engager des alliances avec d'autres partis. Certaines d'entre elles charrient les vieilles obsessions de l'organisation : refuser le soutien aux projets « communautaristes », « défendre la laïcité républicaine » dans tous les secteurs de la vie municipale, assurer la sécurité - « première des libertés » - mettre fin aux « installations sauvages de nomades » (sic), etc.
 
Au sein de la droite de Lille, Roubaix et Tourcoing, les coulures islamophobes de la prose frontiste n'ont, il est vrai, pas rencontré un franc succès. Jean-René Lecerf a déjà eu l'occasion d'afficher une certaine modération à ce sujet. De filiation harkie, Darmanin ne cesse d'insister sur le potentiel électoral que représente une partie de l'électorat musulman. Le nouveau maire de Roubaix, Guillaume Delbar, n'a pas non plus intérêt à se fâcher avec ceux qui composent une bonne partie de la population de la ville, et joue donc la prudence1. Ce qui n'a pas empêché Darmanin de prôner l'interdiction du port du voile sur les terrains de foot, ni Delbar de placer sur sa liste un entrepreneur de ratonnades.
 
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Le front(on) sécuritaire des programmes de l'UMP
 
L'hymne sécuritaire du FN recueille de nombreux suffrages UMP. La « première des libertés » - expression que n'aurait pas reniée Orwell – est aussi la première préoccupation de Darmanin entre les deux tours. À Lille, Lecerf, le candidat UMP, partage le même élan : la première proposition de son programme visait à « rompre avec le laxisme ». À Roubaix, Delbar souhaite doubler le parc de caméras de vidéo-surveillance. Il sait pourtant que le total des investissements dans les caméras a pompé plus de 800 000 euros à la ville entre 2006 et 2012, et surtout que le coût d'exploitation a dépassé les 200 000 euros pour la seule année 20122. Dans un contexte de crise des finances locales, et dans la ville la plus pauvre de France, la droite affiche ses priorités.

L'obsession technologique est doublée d'un renforcement du contrôle policier. Outre la mise en place d'un Conseil des Droits et des Devoirs des Familles à Roubaix et celle d'une Police des transports au niveau métropolitain (prônée par la plupart des programmes), certains maires redéfinissent les missions des polices municipales. Lecerf ambitionnait d'armer la municipale lilloise. Darmanin prévoit de la faire circuler jusqu'à 1h30 du matin. Et on repense à Casey, celle dont le nom « s'épelle, dans ces rues principales/où même la police municipale interpelle »...
 
Front de commerce
 
Le point de jonction le plus flagrant reste le fameux « problème Rroms ». L'an passé, Darmanin avait lancé une pétition pour empiéter sur la liberté de circulation des ressortissants bulgares et roumains. Il a récemment entamé sa croisade à Tourcoing, en demandant au Conseil général de porter plainte contre l'occupation illégale d'un terrain dont ce dernier est propriétaire. La campagne de Delbar a été marquée par un affichage violemment anti-rroms, pendant que Lecerf annonçait dans son programme qu'il « n'accepterait pas la présence de camps de Roms sur (s)a ville » et qu'il lutterait « contre l'implantation sauvage » de camps.

Il est vrai qu'en matière de sauvages, l'UMP tient son rang. On se souvient de Régis Cauche, maire de Croix, qui se disait prêt à soutenir un Croisien qui « commettrait l'irréparable » vis-à-vis des Rroms. Ou Sébastien Leprêtre, maire UMP de la Madeleine, auteur d'un arrêté anti-mendicité affiché dans la ville en roumain et bulgare. De la romophobie à l'état pur, quand il ne s'agit pas d'homophobie : Leprêtre prête sa salle polyvalente aux intégristes de Civitas et la refuse à un couple homosexuel souhaitant fêter son PACS3. Parmi les colistiers de ce dernier, on a aussi trouvé des soutiens actifs de la « Manif Pour Tous » - comme Anne Soubrier qui s'y est affichée aux côtés de Gilbert Collard – et d'autres extrémistes décomplexés, comme Colette Pitelet qui relaie sur son twitter les visuels des Identitaires.
 
Les socialistes en embuscade
 
Plus très loin derrière, le PS lui-même investit parfois dans le front de commerce xénophobe et sécuritaire. Gérard Caudron, maire de Villeneuve d'Ascq : « Quand les Rroms s'installent sur le territoire de la commune, il faut savoir qu'ils s'installent sans règle, n'importe où, et en y vivant n'importe comment. Il y a d'autres populations européennes ou extra-européennes qui émigrent dans notre pays et qui ne conduisent pas comme ça », a-t-il ainsi pu déclarer4.
Martine Aubry, pourtant assurée d'être réélue sans difficulté, braconne aussi en terres droitières. D'abord en colportant dans son programme cette ineptie qui ferait bondir n'importe quel juriste – même réac – selon laquelle la sécurité est un « droit ». Ensuite en proposant le recrutement de vingt-cinq policiers municipaux supplémentaires, alors même que sa compta bat sacrément de l'aile. Enfin, parce que pour la première fois, Aubry vante les « 4 500 caméras installées dans la ville » et annonce la « poursuite du recours à la vidéo-surveillance ». La « lepénisation des esprits » à de beaux jours devant elle.
 
Alain Phil'Trait et T.B.
 
1. Voir respectivement « Jean-René Lecerf réticent au débat sur la laïcité » Nord Éclair, 3 / 4/11 ; « Quand l'UMP découvre l'intérêt électoral des musulmans », Libération, 5/12/14 ; Guillaume Delbar, candidat UMP à Roubaix », Dailynord.fr, 15/10/13.
2. « Vidéosurveillance : un coût élevé pour une efficacité discutée » La Voix du Nord, 21/2/13
3. Plus d'infos sur Cauche et Leprêtre sur labrique.net.
4. « Les Rroms : européens mais pas trop », lcp.fr

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