Petite leçon d’histoire pour une gauche au pouvoir

fnSi le département du Nord est marqué par l’empreinte de la gauche et des luttes sociales, il a aussi été un terrain d’ancrage pour l’extrême droite. Systématiquement, au rythme des crises politiques ou sociales, celle-ci a en effet refait surface et tenté d’attirer à elle les ouvriers.

La stratégie de séduction des masses ouvrières menée par le FN depuis plus de 20 ans n’a rien d’une innovation. Elle est de celles qui ont déjà été utilisées par toutes les mouvances d’extrême droite au cours de l’histoire, du boulangisme des années 1880, à l’Action Française à la veille de la Première Guerre mondiale et jusqu’aux ligues nationalistes des années 1930.

Le pain des ouvriers

C’est sur le terrain d’un rejet de la République « opportuniste » [1] que prend pied le mouvement boulangiste au cours des années 1880. Partisan d’un exécutif fort, nationaliste convaincu, le général Boulanger acquiert une popularité auprès des ouvriers en tant que ministre de la Guerre, notamment en refusant de faire intervenir la troupe lors de la grève des mineurs de Decazeville en 1886. Lorsqu’il se présente aux élections législatives dans le Nord en avril 1888, il parvient à rallier sur son nom à la fois des conservateurs, des républicains avancés qui revendiquent des mesures sociales immédiates et des socialistes. Nombre d’ouvriers se prononcent pour lui et il obtient des majorités écrasantes à Anzin, Maubeuge, Denain, Fourmies, Caudry ou encore Le Cateau. Boulanger multiplie les initiatives en leur direction et soigne sa popularité. Ainsi, en mai, à Avesnes-sur-Helpe, il ne manque pas de faire des dons généreux aux chômeurs de la ville. La propagande boulangiste y revient constamment en affirmant que «  ce qu’il faut, ce sont les éléments du travail à fournir aux travailleurs, à cette masse laborieuse, intelligente, qui repousse et craint avec cette appréhension qui s’appesantit chaque jour, la diminution de salaires, le chômage… » [2] Boulanger tire ainsi le meilleur parti du mécontentement ouvrier pour le muer en hostilité au parlementarisme et le mettre au service de ses ambitions personnelles.

L’Action Française et le « _national-syndicalisme_ »

Peu avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, c’est à une même tentative de séduction des masses ouvrières que se livre l’Action Française [3] par l’intermédiaire du journal Le Nord Patriote. Celui-ci, paraissant de 1910 à 1914, se veut « organe des libertés régionales et syndicales ». Parmi ses collaborateurs, on trouve Georges Valois, recrue prolétarienne issue des milieux anarchistes et futur fondateur du Faisceau, la première organisation française ouvertement fasciste. Le journal tâche de se donner une assise populaire en déclarant par exemple : « Nos camarades [sont] en majorité ouvriers ou employés. » Ce faisant, il chasse sur le terrain des socialistes et du mouvement syndical. Il reprend en partie leur rhétorique pour soutenir ses idées antirépublicaines. Tout en parlant du « mouvement ouvrier qui vise lui aussi à réformer l’œuvre néfaste de la révolution » [4], il se livre à quelques harangues comme celle-ci : « Las d’être pressurés, camarades, vous avez uni vos forces contre l’exploitation capitaliste et, en créant le vaste mouvement syndical, vous avez fait, non pas une œuvre révolutionnaire comme l’affirme la bourgeoisie républicaine, mais une œuvre de contre-révolution » [5]. Les camelots du roi, bras armé du mouvement, vendent le journal à la sortie des usines. Aussi n’est-il pas surprenant de constater que la carte des différentes sections du Nord vient, toutes proportions gardées, se superposer à celle des sections socialistes dans les foyers industriels du Nord.

Croix de Feu contre faucilles rouges

Au cœur des années 1930, ce sont également les milieux ouvriers que vise la propagande de la ligue nationaliste des Croix de Feu dans le Nord. Alors que la crise fait rage et que communistes et socialistes encadrent des comités de chômeurs, la ligue attire une frange des ouvriers par la distribution, dès septembre 1934, de repas aux plus démunis. Les oppositions sont nombreuses et, en mars 1935, des affiches placardées sur les murs de Roubaix apostrophent les sans-travail : « Vous qui mangez la soupe des Croix de Feu, ne tolérez pas que ces messieurs, en vous donnant leurs soupes, en profitent pour faire leur propagande fasciste. S’ils vous la donnent c’est qu’ils vous la doivent car ce sont les patrons qui paient, ce n’est qu’un faible acompte sur ce qu’ils vous ont volé » [6]. En effet, les Croix de Feu du Nord peuvent compter sur le soutien financier de certains patrons. Leur responsable dans le département est d’ailleurs un industriel lillois du nom de Cousaert. Forts de ces appuis, les Croix de Feu comptent, à la fin de l’année 1935, 15 à 20 000 adhérents dans le Nord, soit 5 à 7 % des effectifs nationaux, alors que le parti communiste compte officiellement, lui, 17 740 adhérents dans le Nord en 1936 [7]. Parmi ces Croix de Feu, nombre de travailleurs sans ressources. Dans le Valenciennois, particulièrement éprouvé par la crise, leur nombre passe ainsi de 330 en octobre 1934 à 3000 en mars 1936.

Le prix du renoncement

La forte poussée de l’extrême droite en France depuis les années 2000 doit également beaucoup au contexte. Le chômage et la précarité affermissent le ressentiment légitime de ceux qui en sont les victimes. Les propositions du FN trouvent dès lors un certain écho dans le Nord. Ses scores y sont systématiquement, depuis 2002, supérieurs aux scores nationaux, particulièrement dans les territoires ouvriers. L’originalité de la période actuelle réside cependant dans le caractère durable de cette implantation et dans la marge de progression dont semble encore disposer l’extrême droite. En effet, à chaque époque où celle-ci a tenté d’élargir son audience en direction des masses ouvrières, elle s’est heurtée à une opposition plus ou moins affirmée des mouvements de gauche. Le leader socialiste régional, Jules Guesde, dénoncera tôt le danger boulangiste. L’Action Française sera confrontée au développement d’un mouvement socialiste porteur de transformations sociales. Les initiatives du Parti Communiste et du Parti Socialiste en direction des chômeurs permettront d’endiguer la progression des Croix de Feu.

Autant d’exemples qui soulignent, s’il en est besoin, que la question de la progression de l’extrême droite se pose avant tout à une gauche dont les renoncements successifs, depuis trente ans, constituent le ferment sur lequel croît le Front national.

Notes

[1C’est-à-dire une République qui, tout en recherchant un appui populaire, veut demeurer modérée sur le plan social.

[2Archives départementales du Nord, M154-20 : Déclaration du délégué à Tourcoing de la Ligue des patriotes.

[3Mouvement Royaliste et Catholique.

[4Le Nord Patriote, 6 avril 1910.

[5Le Nord Patriote, 22 juin 1910.

[6Archives municipales de Roubaix, F VII-d : Affiche apposée le 19 mars 1935 dans les rues de Roubaix.

[7Fondation Gabriel Péri, Prendre sa carte, 1920-2009. Données nouvelles sur les effectifs du PCF, 2010.

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