Des libraires dans l'étau

furet 1Le Nord est la deuxième région de France qui compte le moins de librairies par habitants... après la Corse. Alors que le numérique vient doubler les gros supermarchés du livre que sont le Furet et la FNAC, la situation n'est pas près de s'arranger. On est allé interroger deux figures de libraires de la métropole : Thibaut, de « feu » l'Harmattan et Émily, des Lisières, à Roubaix. On a parlé rencontres, Fnac, numérique, et résistances...

Être libraire, ce n'est pas une sinécure. « L'amplitude horaire, ça commence vers 8h pour recevoir et traiter les cartons », explique Emily, un vendredi matin dans l'arrière salle de sa librairie de la Grand'Place de Roubaix. « On ouvre boutique à 10h, la journée finit à 19h, mais ça peut pousser jusqu'à 23h s'il y a des rencontres ou des salons ». Même chose pour Thibaut qui a géré la librairie l'Harmattan dans le Vieux-Lille, pendant trois ans, jusqu'en juin dernier : « Il faut faire preuve de beaucoup de méthode. Si tu ne t'organises pas, tu pourrais passer des nuits entières à trier des livres, les enregistrer, les classer, les mettre en rayon, etc. » Lui aussi nous concède qu'au début, si la boutique fermait à 19h, il lui arrivait régulièrement de finir beaucoup plus tard.

Ne pas compter ses heures donc. Et pour un salaire qui reste précaire. Mais Émily prend la chose avec philosophie : « On est plus payé en qualité de la relation avec les clients que ce que normalement nos heures passées devraient nous rapporter ». Thibaut, lui, enrage : « Non seulement on a une faible marge, mais quand tu as un loyer de 2 500€ par mois, tu as l'impression de bosser pour rien ». Pendant les trois ans où il y a travaillé, la librairie a toujours été en déficit. Fermé cette année, le fond de commerce n'est pas resté vide bien longtemps, aujourd'hui transformé en une boutique de savons. Il résume : « Une librairie de 30000 livres a cédé la place à une boutique de quelques dizaines de savons, et aujourd'hui dans le Vieux-Lille cette dernière a plus de chance d'être rentable. » Mais l'idée qu'une librairie peut devenir viable économiquement ne disparaît pas : « Sur fond de diminution générale des ventes, il existe de nouvelles possibilités et dans cette région. Une librairie, c'est avant tout provoquer une rencontre, et avoir un positionnement. La librairie sert à rencontrer l'imprévu, ce que tu ne cherches pas, contrairement à Internet. Une librairie c'est comme une balade dans le monde des idées – au-delà de la relation commerciale ».

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Des « p'tites souris »  et des « furets »...

Face à ces petites librairies : le « Furet » et la FNAC. « La voie qu'ils ont choisie depuis une quinzaine d'années est condamnée à moyen terme », enchaine Thibault. « Ils courent après la rentabilité, la marge, et à ce jeu-là ils ne rattraperont pas Amazon. Certains libraires là-bas tentent tant bien que mal de faire des choses mais trop souvent ils sont réduits à un statut de manutentionnaire. De fait, on n'y trouve franchement pas grand chose. » Émily est plus nuancée. Pourtant le groupe Furet du Nord – qui appartient au Crédit Agricole – s'est installé il y a dix ans à 200 mètres de sa boutique : « Quand je suis arrivée, il était là et on a une complémentarité inexprimée. Par exemple, eux peuvent se spécialiser sur ce qui est guides de voyage, manuels scolaires, qui sont des livres assez chers. C'est une question de stock et d'argent. Nous, on privilégie la relation que le lecteur peut avoir avec le bouquin. » Difficile d'avoir un coup de cœur pour un manuel de maths.

Le constat de ces grandes surfaces culturelles ? Le livre ne se vend plus. Leur réponse ? Diversifier les produits. Quitte à vendre de l'électroménager. Émily réagit : « Au cœur de leur logique, il y a la rentabilité et ils ont décidé que le livre n'était plus rentable ». Et tempère. « Au moment où vendre uniquement du livre c'est compliqué, se diversifier, c'est avoir raison. Mais pas à n'importe quel prix. On essaie d'être toujours en rapport avec le livre, pourquoi ne pas faire du café et du thé ? Pourquoi ne pas faire du DVD en rapport avec nos livres ? La papeterie aussi est intéressante. » Attention, quand même, à ne pas donner dans la formule Libération : transformer sa rédaction en lieu de consommation divertissante et d'abrutissement généralisé...

Mais ce n'est pas le seul grand danger : Amazon fait désormais figure de grand prédateur. Quand le Furet vend des livres comme des yaourts, le grand loup numérique va plus loin : il dématérialise totalement la relation libraire/client. Ce n'est pas seulement une menace pour les librairies qui ont évacué l'humain, mais aussi pour les petites librairies. Émily nous fait part d'une observation : « Pour la vente en ligne, il y a le « market place », c'est-à-dire que le libraire met en ligne ce qu'il a en stock. Amazon gère l'interface. Il arrive que nous ayons des livres qu'Amazon n'a pas et si on a plusieurs commandes sur ces livres, on a remarqué qu'Amazon s'en dotait. En quelque sorte, ils nous espionnent. »

Le réel toujours plus fort

Face aux mastodontes des financiers du livre, la riposte est bien présente. Les Lisières essayent de sortir les livres de la librairie : « On a des projets avec des centres sociaux. On ne se gène pas pour aller voir les jeunes, on fait des événements avec les collèges et lycées : « Jeunes en librairie ». On essaie aussi d'être là où on ne nous attend pas, par exemple, sur le marché aux tissus de Roubaix. On sélectionne nos livres, on essaye de coller à leur thématique et hop, on est là ». À L'Harmattan, on essayait d'amener les personnes vers les bouquins en multipliant les rencontres avec les auteurs au sein de la librairie. Et ça a marché : « On a vu un engouement par rapport au lieu », s'enthousiasme Thibault. Les ventes ont suivi : 30% d'augmentation les deux dernières années. Mais encore trop faible pour couvrir un loyer de 2500€.

La trentaine de librairies indépendantes du Nord-Pas-de-Calais s'est rassemblée sous la bannière « Libr'aire ». Emily en est la présidente depuis juin 2012. Dernièrement, l'association s'est illustrée sur le net, et le buzz fut mondial. « On avait vu les commentaires de Jean-François Copé sur la théorie du genre à propos du livre « Tous à poil ». On s'est dit qu'il fallait faire quelque chose. On voulait faire un communiqué et puis l'une d'entre nous a eu l'idée de prendre le titre du livre au mot en rigolant : « Chiche ! » Il fallait réagir vite, on a eu la discussion le jeudi, le dimanche on prenait la photo. » Au-delà de ce coup de com', les libraires du Nord tentent de s'inscrire dans la longévité : « On essaye de riposter, on se renseigne. On a créé un portail régional des librairies indépendantes qui renvoie vers nos sites, il y a des critiques, les profils de nos boutiques, et le stock en ligne. On essaie d'être plus fort qu'Amazon en proposant mieux. » David contre Goliath, le combat continue !

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