c'est toi l'dessert !

articleclemie_julia_kaysQuand on a décidé de plancher sur le féminisme, on s'est direct dit qu'il fallait  ouvrir nos pages à la plume de Clemmie Wonder, une blogueuse lilloise qu'on aime vraiment bien. Elle a accepté tout de suite de nous pondre un texte, et de nous donner quelques petits conseils bien mordants.

Cher lecteur, tu as beau m'être sympathique, je suis sûre que ça t'est déjà arrivé. Tu as, un jour, fait une blague pourrie, tu as été complice de l'oppression, un jour ou l'autre d'une façon ou d'une autre, parce que, lecteur, tu es humain et que ça arrive. Alors, peut-être, la minorité visée par ton manque ponctuel de jugement s'est énervée contre toi, s'en est pris à ta face et à ta famille avant de couper court au dialogue.

Et, parce que je te connais, lecteur, et parce que tu es humain, je sais qu'il t'est arrivé de reprocher à la minorité concernée de (attention, roulement de tambour...) desservir sa cause par son manque de pédagogie.
Cher lecteur, laisse-moi t'expliquer pourquoi ton raisonnement pue le rance. Laisse moi t'expliquer pourquoi il ne relève pas de mon devoir (ni  de celui d'aucun militant en pause café) de t'expliquer la vie.

J'ai pas le temps

Tu vois, moi, en plus de cumuler les torts (femme, racisée, bi/pansexuelle...), je milite pour être à égalité partout et malgré tout. C’est pour ça que je t’écris, lecteur, c’est pour ça que je fais du bénévolat et d’autres trucs par-ci par-là. Je le fais parce que ça me semble important et que j'y tiens... Aux heures de bureau. Le reste du temps, je me divertis et me détends. Et sur ce temps de divertissement, j'ai pas envie de répéter ce que j'ai expliqué à mes collégiens ou ce que j'ai passé ma journée à écrire.

Parce qu'en fait, si l'oppression sexiste se déconstruisait en trois phrases et un dessin, je serais pas là, à me casser le cul et à m'agiter dans le vent. S'il suffisait d'un schéma annoté et de 10 minutes de patience, la Terre aurait une autre gueule. Seulement voilà, déconstruire son éducation sexiste, ça prend (en plus d'une bonne dose de bonne foi et d'envie d'évoluer) du temps, beaucoup de lectures et d'échanges. Moi-même, qui me pose la question depuis une petite dizaine d'années, je me surprends encore à comprendre des nouveaux trucs sur le fonctionnement pernicieux du patriarcat.

Donc non, c'est pas entre le fromage et le champagne (je suis pas très dessert) ou entre deux portes ou au cours de ma sortie clope, que je vais t'expliquer pourquoi le féminisme et comment le sexisme. Si ça t'intéresse VRAIMENT, tu pourras toujours aller te faire la bibliographie de Despentes ou de Beauvoir, ou passer ta matinée sur des forums ou participer au prochain festival féministe mixte (tu peux même aller faire un tour sur mon blog1 !). Si vraiment la cause te touche et le sexisme te répugne, il existe des tas de façons de s'y intéresser qui n'impliquent pas de me tenir le crachoir quand j'ai autre chose (mieux) à foutre. Aucun militant n'est tenu d'être pédagogue sur son temps de pause.

julia_kays

Ma colère ne dessert pas mes arguments, elle est l'argument

(Déjà entendu à maintes reprises par moi-même) : « Non, mais tu vois, quand Unetelle A elle m'explique, je trouve ça intéressant et je comprends plein de choses. Mais Unetelle B, à la moindre blague un peu sexiste, elle s'énerve, elle insulte, et y a pas moyen de discuter avec elle... »
Bah ouais, je vois. Parce que si toi c'est la première fois que tu la fais, ta blague sexiste et probablement pas drôle, Unetelle B, c'est la quinzième blague sexiste et pas drôle à laquelle on lui demande de rire depuis le début de la journée. Du coup, à un moment donné, elle craque, un peu. Et si toi, tu ne peux pas savoir que ta blague, en plus d'être sexiste et violente, elle est pas originale, la réaction d'Unetelle B devrait t'aider à en prendre conscience.

On peut toujours s'imaginer que toutes ces Unetelles sont un peu soupe au lait et promptes à se fighter pour le plaisir, mais on peut aussi se dire que, peut-être, PEUT-ÊTRE, en partant du principe qu'Unetelle est une personne sensée, se dire qu'elle a de bonnes raisons d'en avoir sa claque. Et peut-être que le fait de ne pas voir où est le problème ne signifie pas qu'il n'y pas de problème. Et peut-être qu’on s’en fout, en fait, que toi tu vois pas le problème. Si Unetelle s’énerve quand tu dis ça, tu peux peut-être (juste une idée, hein), arrêter de faire la blague.
Peut-être que c’est justement parce qu’elle s’énerve qu’il faut faire attention, écouter, prendre en compte. Non, mais parce que si elle se claquait les cuisses, on serait pas en train de discuter....

C’est lui qui a commencé

Pour avoir déjà essayé de rester polie (je le jure), je sais que, souvent, une explication calme ne suffit pas. Parce que, 9/10 fois, après avoir expliqué pourquoi c'est blessant/ pas drôle, on a toujours le droit aux habituels « faut savoir rigoler», « onpeupuriendir », « vous voyez le mal partout... »
Et il serait vraiment temps, lecteur, que tu prennes conscience de la violence que ces réactions représentent pour les personnes visées. Ces paroles légères, anodines et « pas méchantes » ne font que silencier un peu davantage ceux qui ont déjà plus de difficultés à prendre la parole (comprenez toute personne qui n'est pas Homme, Blanc, valide et cis).
Lorsqu'on vous dit « ça me blesse, ça me fait mal, je me sens humiliéE et léséE par ce comportement/cette blague/cette situation » et que vous nous répondez « mais pas du tout, on déconne », nous, on le prend un peu comme un gros fuck à notre face. Du coup, on a un peu envie de repasser plus tard pour la pédagogie et de vous rendre votre fuck (sous forme d'insulte, de main dans la gueule ou autre attitude anti-pédagogique...).
La violence des opprimés est une réponse à celle qu'ils subissent. Un bon allié, un VRAI allié, n'est pas celui qui se croit exempt de tout reproche, mais celui qui est capable de les accepter, les entendre et en tenir compte.

Ce que vous dites, ce que nous entendons

Quand l'allié dit :
« J'essaie vraiment de comprendre et de m'intéresser au féminisme, mais comment veux-tu que j'y parvienne si dès que j'essaie on m'engueule ? »
La minorité entend :
« Je daigne m'intéresser à vos petits problèmes de meufs/gouines/... alors que je suis même pas obligé, si vous me faites pas des danses et des colliers de fleurs, je vais finir par voter à droite et ça sera votre faute. »

Quand l'allié dit :
« Votre agressivité dessert votre cause. »
La minorité entend : « si les femmes étaient douées de courtoisie, le sexisme n'existerait pas. »
Ou encore : « Je ne suis absolument pas responsable de mon manque de compréhension de vos luttes. C'est tout à cause que vous m'avez pas fait des sourires ».
Ou encore : « Gnagna gna gnagnagnagna gnaaaaa gnagna. »

Notre agressivité ne dessert pas notre cause. Nous sommes aggressivfES parce qu'il y a des causes à défendre, parce qu'y  en a marre de se faire marcher dessus et parce que votre condescendance sympathique, votre mépris souriant, votre bienveillance de colon, on en bouffe depuis assez longtemps pour avoir envie de vous les cracher à la gueule.
Alors lecteur, si tu veux faire sourire une féministe, répète après moi :
« Je ne pensais pas mes propos sexistes, mais tu es mieux placée que moi pour en juger et je m’excuse de t’avoir blessée. À l’avenir, je m’abstiendrai de faire cette réflexion. »
Et si cette déclaration t’arrache la bouche, tu es chaleureusement invité à t’abstenir de l’ouvrir.

Pédagogiquement vôtre,

Clemmie

1. clemmiewonder.tumblr.com