Mécénat Culture pendant l’expo Pinault

Tout le monde a vanté l’expo Pinault, c’était « l’évènement fin 2007 » à ne pas manquer. De toute façon, fort de son matraquage publicitaire, on ne pouvait pas passer à côté…

Il se dit passionné ! Enfin… il n’avait jamais vu certaines de ses œuvres exposées à Lille. C’est ce qui arrive quand vous demandez à des experts de choisir à votre place.
Quoiqu’il en soit, hasard ou non, sa passion pour l’art contemporain naît étrangement au moment où la France encourage le mécénat privé par toute une série de lois jusqu’à 2003 où la Loi Aillagon permet 90% de déductibilité fiscale.
Au passage, Pinault est aussi propriétaire (depuis 1998) de la première société internationale de ventes aux enchères : la maison Christie’s. Après tout, quand on aime on ne compte pas. Mais qu’on ose dire que c’est par pure passion de l’art, c’est plutôt du when Monnet is money !
Mécène ou pas, alors ? Difficile à trancher. Un mécène doit promouvoir l’art et les artistes. Or, son expo est plutôt la promotion d’artistes actifs... dans les années 1970. L’expo de Lille n’est-elle pas tout simplement la promotion de Monsieur Pinault ?

La ville a tout de même grillé Berlin ou Montréal pour obtenir cette exposition. En trinquant avec François Pinault , Martine Aubry a dû avoir dans les yeux des « jackpot ! » : tous ces touristes, ces Parisiens qui affluent… quel prestige ! Accueillir l’expo Pinault offre une image plus gratifiante de la ville. ça rabattra le caquet à tous ceux qui ne voient que chômage et grisaille dans la région…a-t-elle dû se dire. Quand l’argent défile sous vos yeux, on oublie vite certains principes…
Bref, une bonne opération marketing pour la ville qui tient à rester la référence en matière d’évènements culturels... coûte que coûte.
Le choix du Tri Postal n’est pas anodin non plus. Depuis Lille 2004 , c’est devenu le lieu de référence en terme de création contemporaine ; l’année dernière on a eu droit à la présentation de Futurotextile (textiles du futur !)
Le Tri c’est un ancien centre de tri ouvert en 1975. C’est très « tendance », de convertir jk, friches industrielles en lieux culturels, ça remplace un capital par un autre. Les Maisons Folie n’étaient ni plus ni moins que des anciennes filatures, la Fabrique théâtrale de Loos-en-Gohelle était une ancienne tour d’extraction de charbon. Pari réussi, on oubli « presque » l’ancienne vocation de ces établissements, le profit, déjà...

“Solidaire” , Lille 3000 ?

« Solidaire », fait partie du slogan politique de la ville, sa politique culturelle se doit de l’être aussi. L’expo devait attirer le consommateur -pardon- le public, vers les autres lieux d’exposition.
Oui, solidaire en théorie, car les exposants concernés ne son pas du même avis. L’expo Pinault ne les a pas fait passer de l’ombre à la lumière.
Patrick Poulain, président de La Sécu à Lille Fives confirme qu’il n’y a pas eu de retombées et finalement le public n’aurait pas dépassé les portes du Tri Postal. Au passage, ce n’est pas une blague ! La Sécu est une galerie implantée dans les anciens locaux de la Caisse Primaire d’Assurance Maladie. Elle vise à l’implication des populations dans les échanges interculturels et intergénérationnels.
Question solidarité toujours : la grande partie du budget culturel (7,5 millions d’euros) a été dilapidée dans la rémunération d’artistes extérieurs à la ville ou à la région. Tandis qu’on ne lésine pas sur les CDD, intérims, l’appel à des stagiaires…
Ville de la culture, certes, mais avec un budget qui aspire celui de l’action sociale des associations de quartiers.

Juste pour info : La vogue du mécénat dans l’agglomération lilloise n’a pas attendu Pinault pour exister. Emmanuel d’André, PDG du groupe 3 Suisses International est aussi un passionné d’art contemporain ! Il l’est l’un des membres du Conseil de développement de Lille et est aussi administrateur du Musée d’Art Moderne de Villeneuve d’Ascq. Sa passion pour l’art contemporain et surtout le bon état de ses finances ont permis au musée de connaître un second souffle.
En 2005, en outre, la DRAC Nord- Pas-de-Calais a signé une charte régionale avec la Chambre de Commerce de Lille .

En route pour Lille 2009 !!!!

Quand y en a plus, y en a encore. A peine 2008 entamée, on nous parle de 2009 pour de nouvelles festivités : cette fois-ci direction l’Europe de l’est.
Didier Fusillier, directeur général de Lille 3000, en a fait une vague présentation dans la presse.
Sept créateurs de l’Est lui ont proposé des oeuvres et il a fallu ça pour qu’il se rende compte qu’“ils ne voient pas le monde comme nous”.
Fort de cette “découverte” de l’interculturel, le thème choisi pour 2009 est… l’Europe vue de l’Europe de l’Est, 20 ans après la Chute du Mur.
On est au moins sûr d’une chose, c’est que des financiers, il ne va pas en manquer : ils connaissent bien le terrain.
Et Didier Fusillier ajoute « ce ne sera pas simplement des expo venant d’Istanbul et d’Europe de l’Est mais un vrai projet social ». Qué, “social”...?
Bref, une petite diète s’impose peut-être avant cette reprise, car du Lille 3000, on va en remanger.

Petite histoire de mécènes

On parle de mécénat privé/public, mais, c’est quoi un mécène ? C’est une personne ou une organisation qui soutient financièrement un projet culturel ou artistique.
Quand l’argent provient de financiers, d’entreprises, c’est du mécénat privé. Les premiers grands mécènes de cette catégorie ont été les Médicis, riche famille italienne du XIV° siècle, enrichie grâce au commerce et aux banques. Déjà...
Mécénat public ou d’Etat ? C’est l’inverse, l’Etat répartit une part de son budget pour stimuler des projets culturels. Au XXème siècle, ce sont les Maisons de la Jeunesse et de la Culture initiées par la politique de Malraux (ministre de la culture de 1959 à 1969), et la Fondation Beaubourg à Paris sous le président Pompidou.

Etat général de la culture en France

Comme les autres ministères, celui de la culture et de la communication est aujourd’hui soumis à la notation trimestrielle voulue par l’actuel président de la République.
Poursuivant son culte de la performance, Nicolas Sarkozy et un cabinet privé ont présenté un projet de réorganisation du ministère, calqué sur le modèle de l’entreprise. Son contenu ? Des mesures pour vérifier la rentabilité des aides accordées, « chaque structure subventionnée doit rendre compte de son action et de la popularité de ses interventions », soit une obligation de résultat fixée pour empêcher toute reconduction “automatique” des aides et subventions. Une culture qu’on estime plus sur sa valeur quantitative –le chiffre d’affaires- que sur sa valeur qualitaive.
Ce n’est pas tout, le ministère des finances a annoncé un gel budgétaire de 6%. Les DRAC (directions régionales des affaires culturelles, en gros de petits ministères de la culture à l’échelle régionale) en pâtissent les premières. Comment dynamiser des projets culturels sans budget adéquat ? Qu’on ne s’étonne pas que les nababs de l’économie y trouvent leur compte.

Pour ou contre le mécénat privé ?

Pas d’hypocrisie : on aura toujours besoin de mécènes privés pour faire vivre une partie de la production artistique, surtout à la vue des baisses budgétaires de l’Etat.
La question toujours latente est de savoir jusqu’où le mécène peut intervenir dans les choix artistiques.
Par exemple, si comme prévu, le mécénat privé s’étend à l’éducation artistique, c’est la porte ouverte à toute liberté sur le prix d’accès à l’enseignement, à l’orientation du goût artistique... Le mécénat doit rester une promotion des lettres et des arts et non pas la promotion d’un art officiel. Nos chers mécènes sont plus soucieux du prestige que leur valent leurs acquisitions. L’argent n’est plus seul gage de reconnaissance sociale, de nouveaux codes de reconnaissance se cachent derrière l’étiquette culturelle : la culture est utilisée « comme élément de distinction des classes ».
Paranoïa direz-vous ? Qui vivra verra ou… qui vit voit déjà.

M-H.F

Merci Madame Aubry

Merci, Mme Aubry, de nous avoir gratifiés d’une exposition de la riche collection de François Pinault.
Sans doute êtes-vous à l’avant-garde d’une gauche décomplexée et moderne. C’est un geste politique fort d’avoir invité ce collectionneur avisé à nous faire partager ses acquisitions artistiques*, en faisant fi de la manière dont il s’est enrichi.
Ce bienfaiteur des arts est en effet le parangon du self-made man à la française, sorti du bois (son secteur d’origine) pour parvenir dans les palais de Venise (où il crée un musée pour sa collection d’art). On salue là un parcours hors du commun, celui d’un homme qui gagne, un homme de la spéculation (sur le sucre en 1974 durant le choc pétrolier), un vrai capitaine d’industrie qui a construit sa fortune en rachetant des entreprises proches du dépôt de bilan puis les a liquidées avec les employés en utilisant une loi avantageuse permettant de dégager rapidement des plus-values, un citoyen modèle qui s’est servi de sociétés écrans pour échapper à l’impôt, un gentleman qui sait allier goût du luxe (propriétaire de Gucci) et traditions populaires (propriétaire du Stade rennais).
On se perd dans la forêt du capital** de François Pinault tout comme dans ses amitiés***. Heureusement qu’on trouve à Lille un conseil municipal capable de s’y retrouver et de voir que quelques plans de licenciements ne pèsent rien face à l’amour de l’art et de la culture de la 3e fortune de France.
Le « succès populaire » de cette exposition est d’ailleurs bien la marque d’une approbation massive de la réussite d’un prédateur de goût qui s’est choisi Artémis**** en déesse tutélaire. Les 93 000 visiteurs ne consacrent-ils pas, dans l’élan que vous avez impulsé, un homme passé de l’art du marché au marché de l’art ?
Enfin, quelle malice, Madame, que ce titre, Passage du temps pour saluer la collection de cet amateur d’art. Passage du temps fabriqué sur l’oubli de qui est Pinault, dont le nom a plus souvent été associé à Executive Life qu’à Gilbert & George (artistes exposés). Passage du temps fabriquant l’oubli contre toutes les ratiocinations éthiques et mémorielles qui nuisent au progrès. Et puis, Passage du temps, dans la ville de la Dame des 35 heures, quel clin d’œil !

Grelot


* : “Avec le concours de Jean-Jacques Aillagon, François Pinault est venu à Lille à notre invitation”, précise Caroline David responsable de la politique artistique de la Ville “il a été conquis par l’architecture industrielle du lieu et le projet s’est développé naturellement”, Claude Lorent, La libre Belgique, 31 octobre 2007.
** : François Pinault, milliardaire. Les Secrets d’une incroyable fortune, Caroline Monnot Pierre-Angel Gay, 1999, Balland. Le groupe Pinault, c’est aussi La Redoute, la Fnac, Christie’s, Conforama, Le Point, CFAO…
*** : Fidèle tant à Jacques Chirac qu’à Nicolas Sarkozy, il lui est aussi arrivé de « prêter » ses plus fidèles lieutenants aux gouvernements socialistes.
**** : Artémis holding est le nom du groupe de François Pinault ; Artémis, la déesse grecque de la chasse…

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