Bayer soigne les âmes de ses « fils d’Eichmann »

bayerSchématisons. Un groupe pharmaco-chimique comme Bayer se divise en deux branches : l’une fabrique des épidémies, l’autre les soigne. Et parmi elles, la mauvaise conscience de ses salariés. Nous avons mis la main sur une plaquette présentant une formation interne au Groupe à destination de ces « collaborateurs » qui se regarderaient avec peine dans une glace. La domestication des cerveaux progresse.

 

Le 14 mai 2009, Bayer Schering Pharma, la branche « Santé  » du groupe, inaugure son siège français à Loos, dans le parc Eurasanté. La presse est en émoi. Mme Aubry se déplace en personne pour parler « ambitions et projets ». De ce débarquement de 330 cadres diplômés qui vont consommer, envoyer leurs enfants à l’école et se loger sur la métropole, les élus en fristouillent de bonheur. Deux ans plus tard en 2011, le réseau Alliances [1], organisateur du salon annuel World Wide Forum à Lille, remet à l’entreprise le Trophée d’argent de l’Économie Responsable. Bayer est récompensée pour son programme d’« aide à la parentalité » et sa crèche « interentreprises  » qui permettent à ses meilleures « collaboratrices » de rester dans son giron.

Malheureusement selon Bayer, «  nous évoluons dans un contexte sociétal de défiance envers les activités industrielles qui touchent au vivant, au corps et à la nature » [2]. Depuis la fin 2011, Bayer a donc mis en place le programme de formation « Tam-Tam ». Il s’adresse aux salariés de l’entreprise qui développent une « défiance » à l’égard des activités de leur employeur, afin de « clarifier [avec eux leurs] ressentis à l’égard de problématiques Bayer, sensibles et médiatisées » : « Quand même, je me pose des questions sur certains sujets, avoue un bonhomme en costard sur la plaquette, je ne sais pas comment répondre clairement quand on me les pose en famille, chez des amis ou chez un client. » Et sa collègue de répondre : « Je ne vois pas ce qui te chiffonne, Bayer est une entreprise responsable qui contrôle les impacts de ses activités. Tu en doutes ? » Entre cellule psychologique et formation au mensonge – pardon, au marketing.

De l’empoisonnement militaire à l’empoisonnement civil (ou inversement)

Que peut-on se reprocher quand on travaille pour Bayer ? La première fois que l’entreprise s’installe dans la région, c’est en 1882 à Flers. L’époque est aux colorants pour l’industrie textile – colorants dont les matières premières serviront à fabriquer des explosifs pendant la première boucherie mondiale. En 1917 à Ypres, sur la frontière franco-belge, l’armée allemande utilise pour la première fois le gaz moutarde, une invention de Bayer. La guerre chimique et bactériologique est déclarée. Son inventeur, le Dr Fritz Haber, reçoit le prix Nobel de chimie en 1920. Pendant l’entre-deux-guerres, les chercheurs de Bayer mettent au point des gaz organophosphorés, tantôt insecticides pour l’agriculture, tantôt gaz sarin, tabun ou XV pour tuer des gens. En 1956, Fritz Ter Meer devient président de Bayer. Huit ans plus tôt, il était jugé par le tribunal de Nuremberg pour des expériences médicales assénées à des déportés d’Auschwitz et jugé coupable de pillages, spoliation, asservissement et meurtres de masse. Pendant le second conflit mondial, Bayer appartenait à IG-Farben, le conglomérat allemand qui produisait le Zyklon B. Voilà pour l’histoire militaire [3].

Au début des années 1980 en Espagne, une épidémie de « pneumonie atypique » tue mille personnes et en handicape 25 000 autres. La cause ? Probablement le Nemacur, un pesticide commercialisé par Bayer et utilisé dans la production de tomates [4]. La branche Bayer CropScience est l’un des plus gros fabricants mondiaux de ces pesticides mis en cause dans les maladies neurodégénératives comme Alzheimer et Parkinson, ou dans certains cancers (estomac, prostate, vessie, cerveau, lèvres…). Elle est aussi à la pointe de la recherche génétique, de la commercialisation de riz ou de soja OGM, ou de la chimie contraceptive. Au début de l’année 2012 aux État-Unis, plus de 10 000 femmes portent plainte contre Bayer pour les « effets secondaires » provoqués par leurs pilules de « quatrième génération » : Yaz, Jasmine et Jasminelle, les plus vendues au monde. Une centaine de femmes en seraient mortes à la suite d’embolies pulmonaires, notamment [5].

Bayer ne devrait plus exister depuis longtemps. Ses dirigeants, à défaut de peine capitale, devraient être envoyés de force à la culture de patates bio sur des terres asséchées. Mais Martine Aubry et les élus s’en foutent. Ils préfèrent se cacher derrière les progrès supposés de la recherche médicale. À Loos, Bayer Santé collabore au programme « Nutrition, Santé, Longévité » financé par Lille Métropole et l’agro-industrie dopée chimiquement : Mc Cain, Bonduelle, les boulangeries Paul, Oxylane-Mulliez, etc. Ses recherches en cancérologie et en imagerie médicale, au chevet des malades du sang et du cœur, montrent qu’ils sont les mieux placés pour « soigner  » les épidémies qu’ils provoquent eux-mêmes.

Des Traces de médiation scientifique dans vos urines

Avec la formation « Tam-Tam », par ateliers de 15 à 20 personnes, les salariés de Bayer sont invités à discuter « pour se forger une opinion sur les sujets sensibles liés aux activités de Bayer : Peut-on faire confiance à l’industrie pharmaceutique ? Doit-on apprendre à se passer des pesticides ? L’expérimentation animale est-elle justifiée ? Les nanotechnologies : péril ou progrès ? Les médicaments sont-ils bons pour la santé ? » [6]

Pour mieux pétrir la conscience de ses ouailles, Bayer s’adjoint les conseils du groupe Traces, hébergé par le Département d’Études Cognitives de l’École Normale Supérieure de Paris. Ses membres sont journalistes scientifiques sortis de l’École Supérieure de Journalisme de Lille, ou ingénieurs en physique, biologie, chimie. Ils se cachent derrière la neutralité pédagogique de la « médiation scientifique » pour mieux défendre les intérêts des industriels : « Nous travaillons avec le Commissariat à l’énergie atomique, avec des musées [comme la Cité des sciences [7]], avec les animateurs scientifiques » nous dit Mme Barrois, chargée du projet « Tam-Tam » au groupe Traces. Ils se penchent sur les « controverses scientifiques qui peuvent avoir lieu dans la société civile » : OGM, nanotechnologies, pesticides, médicaments… Dernièrement, leur président Richard-Emmanuel Eastes a publié un livre intitulé Vers une agriculture choisie avec le concours de… Bayer, forcément.

Si la médiation scientifique auprès du grand public – avec ses Fêtes de la Science notamment – est depuis longtemps répandue, Mme Barrois nous avoue qu’« avec les salariés eux-mêmes, c’est très nouveau. C’est une demande des entreprises. Elles répondent à leurs salariés qui vivent un certain mal-être. » Pour rendre le bourrage de crâne plus ludique, Traces collabore avec l’École Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg : « On met en place des serious games [8] pour inviter les participants à débattre, à comprendre pourquoi ceux qui ne pensent pas comme nous, ne pensent pas comme nous. On débat avec les salariés sur les raisons pour lesquelles ils pourraient se faire attaquer en extérieur. »

Pour que ce soit clair : les salariés de Bayer ne doivent souffrir d’aucun mal. Avec leurs doutes et leurs remords, ils continueront de faire comme tout le monde. Ils prendront chaque matin leur voiture pour aller au travail, se payer un pavillon dans un lotissement propret, aller à Chamonix une semaine par an, faire leurs courses au marché du Vieux-Lille, payer leur cotisation à la CFDT, aller aux expos de Lille 3000, fabriquer des cancers, et mourir le plus tard possible.

Tomjo

Illustration : Bordel Boucherie, Louis-Charles Fumery, Pire Fiction.

Notes

[1L’association est présidée par Philippe Vasseur. Voir sa mise au pilori dans La Brique n°21 de mars 2010.

[2Sans indication, les citations viennent de la plaquette de présentation « Tam-Tam » de Bayer.

[3Pour l’histoire de Bayer, allez voir le site de la Coordination contre les effets de Bayer : cbgnetwork.org. Ou encore, de manière complaisante cette fois, Histoire de l’IG-Farben de Jean-Philippe Massoubre, un ancien de chez Bayer, éd. L’Harmattan, 2008.

[4La thèse officielle, cependant, reste celle d’un empoisonnement dû à une huile toxique : Relation de l’empoisonnement perpétré en Espagne et camouflé sous le nom de syndrome de l’huile toxique, Jacques Philipponneau, éd. de L’Encyclopédie des nuisances, 1994.

[5francetv.fr/info.

[6Présentation de « Tam-Tam ».

[7« La Villette réenchante la science », CQFD, janvier 2012.

[8Jeux de société « pédagogiques ».

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