Dans la fabrique du capitalisme durable

world forumUne « Troisième révolution industrielle » : tel était l’ambitieux programme du « World Forum » de Lille qui s’est tenu des 14 au 16 novembre dernier. L’occasion pour les élites politiques et patronales de la région de disserter sur le thème des « entreprises responsables ». Mais responsables de quoi ?

Organisé depuis 2007, le « World Forum » de Lille est chaque année l’occasion de célébrer en grande pompe les convergences de vue entre élites politiques et patronales. Dans l’enceinte du Grand Palais, on cause business écologique – et pas n’importe comment : 5 250 participants, des dizaines de conférences-débats, un « village de rencontres », des « groupes de travail privatif », etc. Le Réseau Alliances, organisateur de l’événement, avait tout prévu pour que la sixième édition de ce World Forum fasse parler d’elle.

Wall street in green

Pendant trois jours, les invités se sont succédés derrière une tribune que les organisateurs ont voulue en bois léger – clin d’œil Ikea à la bonne conscience « durable » du patronat. Pour l’occasion, chaque propos, notice ou indication est traduit en anglais. Mais on a souvent la sensation que la traduction devrait d’abord s’opérer du français... au français. La société Ekodev tente ainsi de partager sa « vision » : « celle d’ingénieurs de formations [qui] prodiguent donc des solutions technologiques couplées à des solutions formationelles qui vont dans le sens de la conduite du changement » [1].

Dans les travées du Forum, on se vend pour faire du réseau. La jeune garde entrepreneuriale affûte ses canines : « Je pense que le World Forum, c’est une opportunité très grande de découvrir des gens qui sont les leaders d’aujourd’hui, de les rencontrer, et d’avoir la possibilité de parler avec eux », s’enthousiasme un étudiant. Retour ligne automatique
Les « Junior Entreprises » de Sciences-po et de l’EDHEC Business School troquent travail gratuit contre capital social. « On a un accord de partenariat. C’est-à-dire qu’on leur fournit des étudiants bénévoles, et en échange ils leurs donnent à manger le midi et les laissent prendre des contacts pour décrocher des contrats », nous explique à son tour une étudiante à Sciences-po.

On s’y échange aussi des « bonnes pratiques ». En matière de « développement du capital humain » (sic), le groupe Bonduelle fait part de ses très significatives avancées : « Le groupe a renforcé son programme d’enseignement "Bonduelle Executive Program" via l’Institut de formation Pierre et Benoît Bonduelle de façon à anticiper ce que sera l’organisation managériale future du groupe et de détecter les profils les plus à même d’évoluer en capitalisant sur les talents internes », peut-on lire sur le site. Voilà donc de quel bois sont faites les ambitions de la « responsabilité sociale ».

Sornettes d’alarme

Pourtant, dans l’assistance, beaucoup de jeunes écolos sont venus y croire. Et le patronat local est là pour les rassurer, à mettre en musique son alarmisme de circonstance. Changement climatique, raréfaction des matières premières, et donc hausse des prix du pétrole : « La crise que nous vivons n’est pas un état auquel va succéder un retour à une situation antérieure. Il faut des changements de comportements à l’intérieur de nos entreprises qui impliquent des réflexions sur nos politiques managériales, et puis des changements de comportement également chez nos clients, qui incarnent complètement cette préoccupation de sens », chevrote Vianney Mulliez, président du Conseil d’Administration d’Auchan. Mais le vernis « responsable », « sociétal » ou « vert » ne fait pas illusion. « L’impôt sur les entreprises allégé de 20 milliards » : la Une des Échos, distribué gratuitement à l’entrée, énonce clairement à qui s’adresse ce World Forum.

Le livret de présentation remis aux différents participants figure un petit musée des horreurs [2]. Dans le rôle de l’« industriel et employeur responsable », on compte notamment Henri Proglio, présent au Fouquet’s le soir de l’élection de Sarkozy, proche de Strauss-Kahn, dirigeant de la banque d’affaire Stanley Morgan, patron d’EDF, membre du Conseil d’Administration de Dassault Aviation, et d’autres entreprises « responsables » de bien des désastres. Proglio qui, en 2010, avait tout fait pour ne pas renoncer à la double rémunération (deux millions d’euros au total) qu’il percevait au titre de ses responsabilités chez EDF et Veolia.

Les airs pénétrés du patronat s’accordent avec les banalités de politiques soucieux de masquer leurs affiliations partisanes. Philippe Vasseur, président de la Chambre de Commerce et d’Industrie de la Région et du Réseau Alliances, est présenté comme un « ancien ministre » – sans autre précision. Martine Aubry, ancienne du gouvernement Jospin, peut dès lors se dire « heureuse » d’accueillir l’initiative de cet ancien des gouvernements Juppé [3]. Daniel Percheron, pour sa part, fait valoir ses atouts d’« homme du consensus », garant d’un « développement régional dynamique et durable » qui ne devrait fâcher personne... ou presque.

Mafia Rifkin

Dans le rôle du « prophète » – dixit Percheron –, Jérémy Rifkin, économiste à gages détenant ses entrées aussi bien à la Commission européenne que chez Greenpeace. Mandaté à l’unanimité par le Conseil Régional du Nord-Pas-de-Calais pour une mission de neuf mois, Rifkin esquisse les grandes lignes d’une « troisième révolution industrielle » censée insuffler le renouveau marchand de la région. En proposant de sortir de la dépendance au pétrole, l’économiste est certain de s’assurer les sympathies d’industriels que la raréfaction des ressources naturelles fait de moins en moins rire. « J’aimerais une fois de plus souligner l’importance de rassembler le monde des affaires, les gouvernements et la société civile », conclut Rifkin devant un parterre qui ne trouvera rien à redire à cette lecture bien consensuelle des rapports de classe.

Au fond, la ligne est claire : continuer à faire du profit, par tous les moyens. Bruno Libert, un des fondateurs du Réseau Alliances, s’ouvre à l’envoyé spécial de La Brique. « En France, il y a une espèce de déformation due à une attitude particulière vis-à-vis de l’argent. On reste dans un pays catho, judéo-chrétien, "l’argent c’est le péché", etc. Il faut remonter cette pendule-là. Au début, les gens ont pris le mouvement de la Responsabilité Sociale des Entreprises comme un mouvement philanthrope. Mais moi j’ai toujours essayé de dire "mais non, c’est d’abord un mouvement économique !" D’ailleurs, la meilleure façon de commencer à faire de l’écologie dans l’entreprise, c’est d’en tirer d’abord un profit financier ! Et ça, c’est le moteur qui est considéré comme le plus admis parmi les chefs d’entreprise. » Si d’aventure on en doutait.

Face caméra, Marc Pfitzer, « Managing Director » de la European Climate Foundation, reformule à sa manière : « Résoudre les problèmes [écologiques] peut être une source de profit considérable pour les sociétés. Nous pensons ici que c’est la prochaine étape pour rester dans la course de la compétitivité ». Au-delà de ses aspects burlesques, cette farce n’est donc pas un jeu. À travers elle s’énonce le plan de conformation de la Région à la stratégie de redéploiement du capitalisme. Celle qui, malgré la raréfaction des ressources naturelles, recherche une exploitation durable. Celle qui, en dépit des évidences, vise à rester acceptable.

Notes

[1Sauf mention contraire, toutes les citations sont extraites à partir de worldforum-lille.org.

[2Catalogue des rencontres, fourni aux participants à l’entrée du Forum.

[3Pour plus de détails sur Vasseur, voir La Brique n°21.

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