L’Insoumise : Les idées ne s’expulsent pas !

Loin de la culture municipale, des personnes s’organisent de manière indépendante. C’est le cas de l’Insoumise, bouquinerie occupée dans le quartier lillois de Moulins, à qui La Brique a voulu laisser la parole pour parler de ses activités.

L’Insoumise est une bouquinerie occupée illégalement depuis septembre 2012 au 10 rue d’Arras à Moulins. Tous les mercredis et samedis après-midi, on y organise des discussions, présentations de bouquins et projections. Il y a aussi la bibliothèque sans puce électronique dans les livres, l’infokiosque, la librairie à prix libre, des fanzines et journaux, et même quelques vinyles. Une cantine vegan à prix libre a lieu tous les jeudis et des collectifs se réunissent ici.

De la lutte naît la critique

Au départ, des personnes se sont rencontrées pendant le mouvement des retraites de 2010. Dans des AG de lutte qui se tiennent hors de toute main-mise politicienne, elles mesurent le manque d’un lieu pour se réunir qui se passerait de toute autorisation. Le temps que l’idée germe, que d’autres tronches pointent leurs nez et leurs envies, le mouvement des retraites s’est érodé. Restait donc la nécessité de s’organiser, avec la même envie d’en finir avec les tenants des pouvoirs quels qu’ils soient.

Nous avons choisi de redonner vie à une ancienne bouquinerie en l’occupant illégalement.

Au-delà des possibilités matérielles que cela offre, squatter ce lieu est une façon de faire un pied de nez aux promoteurs immobiliers, à la mairie, aux politiciens et à leurs projets. Projets qui ne manquent pas dans un quartier emblématique des politiques urbaines. Les prolos, chômeurs et squatteurs, sont progressivement expulsés au profit de classes moyennes et créatives – d’une population plus « chic » – qui côtoient des lieux culturels branchés de la ville comme Saint-Sauveur. Symbole de ce nettoyage, la future maison du hip-hop que construit Vinci à deux pas de l’Insoumise, sur les ruines du Ch’ti Darras, squat d’activités qui comprenait entres autres un studio d’enregistrement par lequel sont passés pas mal de groupes de hip-hop...

Bien sûr nous avons eu quelques coups de pression des flics et de la justice. C’est dans la logique de l’aménagement du quartier. La nôtre est de rendre le lieu le plus visible possible et public. Le résultat est là : rares sont les ouvertures sans des curieuses qui passent ou un badaud qui s’arrête devant les fenêtres. Notre lieu ne sert pas l’éviction des personnes du quartier ni à l’offensive marchande et cultureuse.

Un fonctionnement sans loyer ni salaire nous permet de proposer les bouquins à prix libre. Les choix de distribution de l’Insoumise sont simples : tout ce qui aiguise l’esprit critique et favorise l’émancipation d’un système basé sur la valeur marchande. L’idée de la bouquinerie est de mettre en valeur ce qui ne se trouve pas dans les supermarchés du livre, de les faire circuler le plus largement possible et d’en discuter ensemble.

Demandez le programme !

À côté des bouquins, les moments d’échanges s’enchaînent. On peut citer quelques exemples. Le collectif Sans remède a acéré notre critique de la psychiatrie. On a discuté ensemble des moyens de faire face au mal-être hors de cette machinerie sécuritaire et infantilisante. Il y a eu aussi une discussion sur l’amplification du contrôle sur les salarié-es au prétexte de la gestion de la souffrance au travail. Des camarades ont présenté le fruit de plusieurs années de luttes anticarcérales en Belgique. L’occasion de se demander quelles solidarités mettre en place sans adopter la posture du soutien caritatif.

Des cycles de discussions ont été organisés pour approfondir certaines questions comme le travail, la crise, le genre, le système répressif, la planification urbaine. Lors d’un cycle sur le genre, on s’est demandés pourquoi la contraception est toujours prise en charge par les femmes et comment la médecine contrôle nos corps par le biais de la gynécologie. Nous avons évoqué aussi le rôle de famille, les assignations liées au sexe et la domination masculine ; et questionné la manière dont nous sommes incité-es à en reproduire les schémas et les codes.

Près de ceux qui luttent

Des débats plus théoriques sur la remise en cause de l’idéologie démocratique comme faire-valoir du capitalisme nous ont agité les neurones. Ainsi que des rencontres autour de luttes en cours, en présence de celles et ceux qui les font vivre. C’est le cas du mouvement No TAV (train grande vitesse) qui se mobilise depuis plus de 20 ans contre la construction de la ligne de TGV Lyon-Turin dans le Val de Susa. Une résistance contre un modèle de société qu’on nous présente non plus comme désirable, mais comme l’unique possible. Ce modèle est la nature même du TAV : la mobilité continue de personnes et des marchandises. Un écho à la lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, dont on a aussi causé plusieurs fois avec des occupant-es de la ZAD.

Et puis, il y a eu des grandes rencontres, avec des ouvriers de Total, Saint Gobain, Renault, pour parler des dernières luttes dans les usines du coin, notamment lors du mouvement des retraites, ou avec des ouvriers de PSA Aulnay venus raconter la grève tendue qu’ils menaient.

On retient aussi le débat autour de la répression policière dans les quartiers populaires en présence de familles et amis de victimes de la police. Entre amertume et perspectives pour l’avenir, ces moments chaleureux ont permis de tisser des liens et de questionner la manière dont doivent s’organiser les luttes dans le contexte actuel.

On n’oublie pas une multitude de projections de films indépendants et de documentaires qui nous ont permis de causer ou simplement de passer un bon moment. Et enfin, le bal du 1er mai « sans clients ni marchands » lors duquel, entre tournois de babyfoot, on a dansé dans la cour au son de l’accordéon et sous la lumière des lampions.

Une expulsion ? Une ouverture !

Un petit aperçu, loin d’être exhaustif, de ce qui se trame à l’Insoumise depuis l’ouverture. Ce mois-ci [1], la tenue du forum international de la cybersécurité à Lille sera l’occasion de causer de la société de contrôle à l’aune des nouvelles technologies.

À partir de février on sera de nouveau expulsables. Cela pourra être expéditif ou durer encore quelques mois selon le rapport de force [2]. Alors on appelle à la mobilisation. Ça peut être en nous rendant visite, en participant aux discussions ou en s’impliquant dans le lieu pour le rendre le plus vivant possible, en collant des affiches ou en diffusant des tracts, en mettant le barouf au moment de l’expulsion... L’Insoumise est une belle aventure. Sans marchand ni client, sans patron ni subvention.

Site de l’Insoumise : http://linsoumiselille.wordpress.com/.

Notes

[1Le mois de janvier 2014.

[2Pour le moment, la bouquinerie est toujours occupée.

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