Mais qui profite du crime ? Bouygues, évidemment !

Dessin de XQue nos prisons soient des mouroirs, ce n’est pas nouveau. Le récent suicide d’un adolescent dans un Etablissement Pour Mineurs (EPM), le prouve encore une fois La surpopulation carcérale, elle aussi, est une constante. La réponse du gouvernement  : enfermer toujours plus en construisant des «  prisons privées  ». Projet notamment prévu pour 2012 à Annœullin. Pour le meilleur ou pour le pire ?

Le taux de surpopulation carcérale n’a fait qu’augmenter, atteignant en février 2008, 122%. 62 094 détenu(e)s pour 50 713 places (1)… Au lieu de remettre en question sa politique sécuritaire, le gouvernement a décidé la construction 13 000 places supplémentaires d’ici 2011, dont 688 à Annœullin. Ainsi, on enferme la misère grâce aux lois récentes (révision de l’ordonnance de 1945 sur la justice des mineur-es, rétention après la peine des criminel-les jugés dangereux…) sans penser les peines alternatives à la prison, efficaces mais peu médiatiques.Retour ligne automatique
Le marché de la prison se porte bien, d’autant plus que nombre d’entres elles vont devoir être reconstruites du fait de leur vetusté (2). C’est une marque de fabrique du gouvernement  : construire des prisons contre la délinquance évidemment. En 2008 doivent entrer en service sept établissements pénitentiaires, dont trois EPM  : 2 850 places en prime. En ayant recours au privé, vu que d’après la ministre de la Justice R. Dati, cela « réduit les délais de construction ».

 

La prison, un secteur rentable à saisir

 

Le recours aux entreprises pour le parc pénitencier remonte à 1987  : Albin Chalandon, alors député RPR du Nord et ministre de la Justice, autorise alors la gestion des prisons par le secteur privé qu’il connaît bien (il a été directeur d’ELF Aquitaine). Cette privatisation ne sera jamais remise en cause par la gauche  : E. Guigou en 1994, M. Lebranchu en 2001 généralisent ce système  : Sodexho-Alliance et Suez-Lyonnaise des Eaux gèrent ainsi la restauration de 27 prisons au tournant du siècle.
En 2002, le partenariat public-privé (PPP) prend une autre ampleur, alors que D. Perben gère la Justice  : les prisons peuvent être non seulement gérées mais aussi construite par le privé. L’Etat devient alors locataire de la prison pendant une durée de 20 à 30 ans. L’entreprise y gagne un loyer, ainsi que les frais de gestion (c’est-à-dire le prix de l’entretien des prisonniers), mais fait aussi des bénéfices sur la «  cantine  » (l’épicerie des prisonniers, hyper chère), ainsi que sur le travail des prisonniers (payés moins que le SMIC). En 2006, l’élaboration de quatre prisons avait ainsi été allouée à Eiffage - la société qui construira le Grand stade de Villeneuve d’Ascq - puis trois autres supplémentaires à Bouygues. A chaque fois, l’appel d’offres est disputé par plusieurs entreprises toutes soucieuses de faire des profits sur la prison.
En 2008, c’est encore le parrain du fils du président qui remporte le nouveau marché, pour les prisons d’Annœullin, de Réau (Seine et Marne) et de Nantes (2050 places). Mais ici R. Dati innove, elle voit dans ce contrat «  le symbole de la modernisation de notre système pénitentiaire . » (3) Modernisation, ce gros mot, veut ici dire désengagement de l’Etat. La tutelle du privé sur les prisonniers s’étend  : l’accueil des familles, le travail et la formation professionnelle seront également pris en charge. Profitant des 48 millions versés annuellement par l’Etat durant 27 ans, Bouygues s’occupera lui-même de trouver les sous-traitants lui permettant d’occuper les prisonnières et les prisonniers tout en continuant à faire des bénéfices.

Dessin de X

Quel intérêt de privatiser les prisons  ? Le privé est-il profitable à l’Etat  ? En 2006, l’Administration Pénitentiaire était incapable de prouver que ces nouvelles prisons étaient moins coûteuses pour l’Etat. Et pour les prisonniers  ? Les conditions de vie sont toujours scandaleusement misérables pour les détenu-e-s, et on peut gager que, malgré les contrats insistants sur la qualité des prestations, cette situation ne changera pas avec la privatisation. Mais cela créera peut-être un système pénitentiaire à deux vitesses  : dans les prisons privées, si la surpopulation carcérale dépasse les 120 %, l’Etat doit verser des indemnités à l’entreprise gestionnaire. Va-t-il perdre de l’argent, ou entasser toujours davantage les prisonniers dans les prisons publiques  ? De plus, dans ce contrat signé en 2008, qu’entend-on par la prise en charge des parloirs  ? La gestion des bâtiments d’accueil, ainsi le vestiaire et le gardiennage des enfants vont-ils devenir un secteur que Bouygues cherchera à rentabiliser  ? Comme d’ailleurs la réservation des parloirs. S’il est vrai que la gestion publique entraîne déjà de nombreuses injustices (voir page 5), comment peut-on penser qu’une entreprise pourrait être guidée par l’intérêt des familles de prisonniers  ?

Annœullin, 10 000 habitants et 688 places de prisons

A Annœullin, comment réagit-on  ? La décision vient d’en haut  : le préfet, le député S. Huyghe et le ministère ont décidé du lieu d’implantation de la prison. Le maire PS, réélu aujourd’hui, est favorable à ce projet qui est censé créer des emplois. Les habitant-e-s, comme ce serait le cas partout, s’en plaignent  : en 2004, lorsque le projet est connu, une pétition recueille 4000 signatures. Le maire organise alors un référendum, euh… non : une consultation (car un référendum a valeur de loi) qui donne 56 % de personnes opposées à la prison. Mais la mairie ne fait rien, c’est l’association «  Pas de Prison à Annœullin  » qui en 2006 conteste le projet de construction de la prison. En effet, argue-t-elle, pourquoi construire à Annœullin, sur des terres agricoles, alors qu’il y a tant de friches industrielles dans la région  ? La prison est loin du Tribunal de Lille, ce qui rend difficile les transferts de prisonniers ou les visites  ; la qualité paysagère du plat pays est également remis en question. Mais bien sûr est comprise «  la nécessité de construire de nouvelles prisons pour renouveler un parc pénitentiaire vétuste et de capacité insuffisante. » (4)

Si l’association poursuit ses actions en justice - avec gain de cause - cela n’empêche pas le contrat PPP d’être signé par Bouygues. Seules réactions à ce contrat, la colère des riverains de n’avoir pas été informées de la construction d’un quartier «  longues peines  » de 28 places. L’UFAP, syndicat de surveillants, regrette que ce petit quartier de sécurité ne s’accompagne pas de «  plus de miradors ou de surveillants   » et qu’il puisse entraîner la suppression du «  projet de création d’un nouvel établissement à Vendin-le-Vieil  ». Seule l’Observatoire International des Prisons (OIP) affirme que  : «  on ne peut pas se réjouir de l’augmentation du parc pénitentiaire » (5).
Las  ! Les voix réclamant moins de prison sont inaudibles dans le climat politique actuel. Pourtant des alternatives existent, comme en Finlande, où le taux d’incarcération a été divisé par deux6. En France, chaque détenu coûte plus de 70 euros par jour et les prisons sont chaque année montrées du doigt comme « la honte de la République ». Mais définir l’enfermement comme problème et non comme solution, c’est une question politique qui hélas n’a pas voix au chapitre d’un gouvernement démagogique.

M-P.L


1 : chiffres officiels : http://www.justice.gouv.fr/art_pix /mensuelle_inTERnet_fev08.pdf
2 : la prison de la Santé à Paris, construite en 1867, devrait faire l’objet d’un appel d’offres au profit du privé
3 : discours de R. Dati le 19 février, disponible sur http://www.presse.justice.gouv.fr/index.php?rubrique=10093&ssrubrique=10720&article=14141
4 : communiqué de presse janvier 2006.
5 : Nord-Eclair, 21 février 2008
6 :http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2096

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