Les murs vous racontent

tagLes luttes anti-tag se succèdent, à chaque fois plus dispendieuses. Malgré cela, le phénomène demeure. Les tagueurs ne quitteront pas le Lille rêvé par Aubry. Découverte d’un milieu, d’une histoire, d’une ville… et d’une résistance.

 

X a 21 ans. Il tague depuis ses 12 ans. S’il a souhaité conserver un « double » anonymat, c’est qu’il a ses raisons. X a déjà vu huit perquisitions passer dans le domicile de ses parents, dans son pensionnat, dans son appartement lillois… Huit « perquises » et plusieurs condamnations en correctionnelle. Il y a un mois le jeune homme achevait 80 heures de Travaux d’intérêt général (TIG). Au même moment, une nouvelle délibération de justice lui en rajoutait 200 pour l’année suivante… Des amendes ? Oui, un solde à hauteur de 10 000 euros, remboursé à coups de 200 euros par mois. C’est le prix à payer quand on veut que les murs se souviennent de nous. L’intérêt ? « Mettre tout le monde à l’amende », taguer plus que les autres tagueurs.euses, devenir le King. Pourquoi ça ? Silence, pas de militantisme ni de revendications, juste de l’ego : «  Du moment que mon blaze* est dans un bon endroit, où ça se voit ». X est accro.Retour ligne automatique

Le King ?

X n’est pas n’importe quel tagueur, c’est un cartonneur*. Nabil, le vendeur de bombes du magasin All City, est un ancien. Des tagueurs.euses, il en a vu passer une flopée. Pour lui, s’il y en a un à retenir, c’est bien X. Il a tagué précocement sur tous les supports, a déjà voyagé partout en France et en Europe. « Il est jeune […]. Il a cartonné autant que [d’autres qui] ont bientôt tous 30 ans ». Au moment où Nabil découvrait le graffiti, X naissait. Quelques générations de décalage… et rien n’a changé. Si, au niveau de la répression et de la lutte anti-tag, tout se radicalise.

Le jeune homme paraît tranquille, mais il sait pertinemment qu’une des prochaines condamnations le mènera directement en prison. « [Les amendes, les TIG] ça me ralentit mais ça ne m’arrête pas […]. Je fais attention à la prison, c’est tout ». Il est totalement « grillé ». C’est ce que nous disent, d’une voix, les membres du crew le plus coloré de Lille, La Made [1] : « Nous on l’a connu tellement petit, tellement jeune, il avait 13/14 ans. On le kiffe, on a trop d’anecdotes sur lui, c’est notre mascotte […]. Il a fait ce qu’il avait à faire niveau vandalisme, mais après, [il est comme] tout une série de mecs qui se sont tellement faits griller [que] ça enlève de la valeur [à leur travail]. Les keufs, ils l’appellent par son nom de famille et prénom […]. Ils l’appellent pour son anniversaire et tout ! [rires] ». Le jeu consiste aussi à éviter la police ou la justice. Dès que l’on s’attaque aux trains ou aux métros, comme le fait X, le couperet ne tarde pas à tomber. A Lille, X n’est pas encore le King. Qui d’autre mérite ce titre alors ? King Sleek pour l’ancienne école et Keyz des VR6 sur la durée… d’autres nous parleront d’Isham.Retour ligne automatique

Une histoire, un patrimoine urbain

Le tag s’installe dans une ville et une histoire faite de légendes et vérités se déploie. C’est une rumeur, quelque chose qui a été laissé par quelqu’un dont on ne connaîtra jamais l’identité. Il est délicat de trier les différentes histoires vécues. C’est dans ce but que trois acteurs du graffiti lillois ont entrepris de publier un livre retraçant l’historique nordiste [2]. Outre les nombreux témoignages, c’est la quantité de photos recueillies dans cet ouvrage qui impressionne. Des centaines de clichés envoyés par les crews de la région. Un des auteurs explique avoir « toujours kiffé parler avec les anciens, savoir la moindre petite anecdote ». Quand il a commencé en 1997, dix années de graffiti étaient encore partiellement présentes sur les murs : « J’chourais des appareils photos jetables […], et j’ai pris tous les tags en photos ». Le kärcher efface les murs et il agit insidieusement sur la mémoire. La photo est le meilleur moyen de se souvenir.

Le tag est arrivé en France au début des années 80. D’abord à Paris, où une scène Hip Hop s’est constituée autour de l’émission de Sydney « Hip Hop » diffusée sur TF1 [3], le phénomène s’est répandu dans l’hexagone au fil de la décennie. Présent depuis 87 sur la métropole, ce n’est qu’en 1991 que le tag explose à Lille. Des writers comme Sleek quadrillent la ville dans tous les sens. Leurs signatures sont partout. Notre cité était alors différente, moins aseptisée, moins endormie. Plus de petites rues, pas encore rénovées, offraient un terrain de tag incomparable avec les « belles » artères commerçantes qui assombrissent nos années 2000. Lille était « déchirée* ». Les premières réactions politiques face au phénomène se font entendre dès 1995, avec l’opération « Tac aux tags ». Puis en 1999, Mauroy réitère l’expérience. Alors armé d’un budget de 1,5 millions de francs, il avance dangereusement : « Les tags, c’est terminé. Je déclare la guerre ! J’ai monté une équipe d’assaut »  [4]. Cette « équipe d’assaut » valait trois fois moins que le marché actuel… et le tag est toujours là.Retour ligne automatique
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Quelques murs étaient recouverts de pièces en couleur, comme celui près du Lycée Pasteur, mais avant 1996 c’était surtout le tag brut qui prédominait en ville. À cette époque les premiers graffs apparaissent sur les murs de la gare Lille Flandres. Une nouvelle génération émerge, avec par exemple le crew BAC. Ses membres tomberont en 2001, lors des interpellations massives engendrées par la SNCF dans les réseaux parisiens et lillois. Depuis le début des années 90, des writers sont emprisonnés mais les activistes de BAC n’y goûteront pas. Aucun cas d’incarcération pour graffiti ne s’est encore vu à Lille, les seuls tagueurs incarcérés l’ayant été pour d’autres affaires.

Quand l’illégalité s’institutionnalise

Le tag est intimement lié au vol. Il s’agit de voler son espace publicitaire. Il faut parfois pénétrer dans un dépôt de métros [5] ou de trains, comme des voleurs. Pour taguer, pour pratiquer le « vandale », il faut se procurer des bombes, d’une manière ou d’une autre. Espack, Solo et Naste de La Made se souviennent : «  On en a rarement achetées, on s’est toujours débrouillé […] - J’avais ma liste de magasins avec les trajets […], je les vidais tout le temps ». Mais ils s’en procurent aussi légalement, lorsqu’ils réalisent des fresques commandées, des ateliers ou des événements.Retour ligne automatique
Le graffiti peut donc être légitimé, officialisé et même acheté. Certains writers des premières générations ont voulu en vivre, faisant du phénomène un business. C’est le cas de Nabil qui a ouvert le premier magasin de bombes à Lille en 2001 [6]. Ou de l’association Abazedatome qui vend ses fresques et prestations - mais qui n’a pas souhaité nous rencontrer [7].

À la mairie, c’est Malik Moujouil qui nous reçoit. Issu du mouvement Hip Hop, il est responsable du service « cultures urbaines ». Sa mission est de soutenir les événements culturels qui touchent au milieu urbain, dont le Hip Hop. Pour ce faire, la mairie lui octroie un budget avoisinant les 300 000 euros. C’est peu, rapporté au solde alloué à Stop-Graff. «  Il y a vingt murs qui sont dispersés dans la ville de Lille, ils sont à la libre circulation et à la libre expression des graffeurs », nous affirme M. Moujouil. Pourtant un graffeur nous confie s’être fait interdire l’usage d’un de ces murs « libres » par la police municipale qui réclamait une autorisation écrite de la mairie.

De toute cette institutionnalisation du graffiti, X n’en a cure. On peut lui offrir des murs, il les laissera blancs. Lui est un vandale et il ne conçoit pas le tag autrement. Le seul qu’il respecte pour ses fresques à Lille, c’est Isham qui collabore d’ailleurs souvent avec Malik Moujouil. Le reste, il ne « calcule pas ». Les membres de La Made sont moins radicaux. Même s’ils apprécient l’adrénaline procurée lors de leurs missions « vandales », pour eux, un mur reste un mur : on se sert, qu’il soit licite ou pas. La mairie crée une distinction entre graffeurs (les artistes) et tagueurs (les délinquants). D’un côté on donne de l’argent pour soutenir des associations de graff et de l’autre, on assaisonne une entreprise de nettoyage qui élimine le moindre graffiti ; c’est sans compter que si le graff est un art, c’est dans la rue qu’il s’épanouit, hors de tout contrôle. Et la lutte anti-tag ne fait pas dans le détail. Ce qui n’est pas autorisé est effacé : autant les graffiti injurieux que les graffs colorés qui embellissent la ville.

Le nettoyage d’Aubry

X nous dit à sa manière : « Martine Aubry, elle a pété un cable et ils ont tout effacé ». Espack, lui, reconnaît qu’il « n’y a jamais eu une campagne aussi efficace » que le marché de Stop-Graff, remporté en 2005. Jusqu’alors la lutte anti-tag était assurée en grande partie par une équipe municipale, même si en 2003, à « l’aube de l’ouverture de Lille 2004 », la ville avait déjà lancé un appel qui consistait « à confier à une entreprise » l’effacement des tags. Le budget était alors estimé à 280 000 euros maximum [8].

Les writers avouent avoir paniqué, au moins la première année du contrat de Stop-Graff (2006). Mais à ce jour tous ceux que nous avons interrogés devinent un certain essoufflement dans les rangs de la lutte anti-tag. Cette dernière se focalise sur les quartiers touristiques et commerçants et ne peut pas tout effacer : les graffs en hauteur, les tags à l’acide sur les vitrines, les tags aux extincteurs sur les voies rapides, les camions, les stores [9]… Les tagueurs.euses trouvent encore des moyens pour riposter. En somme, dans deux ans et quelques mois, quand le marché de Stop-Graff sera terminé, le tag lui sera encore là, résistant comme à ses origines. Des nouvelles générations se suivent les unes après les autres, et ce n’est pas près de s’arrêter : « Tant qu’il y aura des marqueurs et des murs, il y aura du tag », affirme X. Mais de plus en plus, elles se frotteront à une prohibition accrue. Si l’on à rien à vendre, les murs ne sont pas à nous… du moins c’est ce qu’on veut nous faire croire.

Texte : T.B.Retour ligne automatique
Photo : J.R., contre-faits

Notes

[1Pour La Madeleine.

[2La Yeah ! Produzione, Top Gun et Mikostik, Cap Nord, éd. Alternatives, 2006, Paris.

[3Sydney Duteil et G. Cotto, les dimanches du 14/01/1984 au 19/12/1984. La danse était le thème central de l’émission. Elle était aussi développée à Marseille. Pour revenir aux origines du tag à Paris, voir M.-A. Vecchione, Writers 20 ans de graffiti à Paris, Résistance Film, 2004.

[4Informations issues de « Tags : la ville a perdu une bataille » in La Voix du Nord, 22/04/05. La mairie ne nous ayant pas répondu, c’est la seule source dont nous disposons.

[5On ne voit jamais de métro recouvert de graffiti, mais ils sont constamment les cibles des writers lillois.

[6 Plus qu’un commerce, c’est un lieu de passage pour le milieu du graffiti lillois.

[7Ses membres sont pourtant les graffeurs préférés de La Voix du Nord.

[8Registre des délibérations du conseil municipal, séance du 17/11/03.

[9L’acide ne se trouve pas en France. Le tag à l’’extincteur est la dernière trouvaille.

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