Daniel Fatous

Ce contrebandier d’humanité, nul ne peut le mettre en cage. Daniel Fatous s’est méfié des époques et a cherché l’Homme avec ses lanternes à lui : le théâtre, la radio, l’écriture. L’écrivain raconte mai 1968 dans son dernier roman, Bobine, qui cherche son éditeur .

« J’en ai rencontré d’autres sur ma route, de modestes alchimistes qui ont puisé de la beauté dans leur disgrâce et qui, loin des lumières artificielles, sont un hommage discret à ce qui reste de l’Homme au milieu des bergers ignobles du troupeau... » (1). Tirée de Bobine, son dernier roman, cette phrase met à l’aise pour rencontrer Daniel Fatous. Reconnaître chez les damnés la beauté et les dépositaires de l’humanité, débusquer les postures et arracher les étiquettes, Daniel sait. Des étiquettes, tout un paquet lui colle aux basques : comédien, auteur, metteur en scène, reporter, formateur d’éducation populaire, écrivain. Mais pour lui, seule compte la rencontre avec des hommes et des femmes debout. Elle est ici, la brochette reliant chez cet homme curieux ses aventures qui ne manquent pas de chairs et de peaux, de plis ni de plaies.Retour ligne automatique
Daniel Fatous naît en 1946, rue Gambetta à Lille, dans un bistrot de poètes patoisants. La famille déménage dans le Vieux-lille, sa mère y tient une épicerie. A l’époque, le quartier est un melting-pot, un centre chaud du monde. Les cinémas jouent après minuit, le quartier bat au rythme des guinguettes le jour, des clubs de jazz, la nuit. Les rues de son enfance sont éclaboussées de chants et d’accords, de paroles et de rires des troquets enfumés.Retour ligne automatique
Changement de décor : Daniel est élève dans une école catholique. Sur les bancs ses culottes côtoient la flanelle des bons héritiers. Les enseignants lui passent ses rebellions et le prennent sous leur aile, ils reconnaissent chez le petit Daniel des aptitudes peu communes. Peut-être suis-je tombé sur les bons, dit-il. Adolescent, il fréquente les music-halls avec ses parents, mais c’est le théâtre qui l’attire avec force. « Ce n’était pas le jeu qui m’attirait, c’était trouver une porte de sortie au monde, un monde imaginaire qui permet de ne pas être réduit à sa seule condition sociale. Il y a autre chose, un monde intérieur qui est aussi vaste que le monde extérieur. Et il faut que chacun le conquiert, quelle que soit sa condition. Hélas peu ont l’occasion de l’exprimer ». Toute sa vie, il tente d’emmener les êtres à la découverte de leur monde imprenable, à l’habiter et à l’exprimer.

“Le jour où l’imagination sera au pouvoir, c’est qu’elle aura vendu ses ailes !“ (1)

Daniel débute comme jeune comédien au Théâtre Populaire des Flandres, à Lille. Mai 68 embrase la ville du Nord. Comme l’Odéon à Paris, le TPF est occupé : entrée libre aux spectacles, débats. Les foules s’enivrent des discours d’utopie, mais Daniel garde un œil sur les coulisses et les tartuffes qui avancent masqués à la tribune. Ce n’est pas une révolution, mais le spectacle d’une autre émancipation. « Les rêves de l’époque n’étaient pas soviétiques, ils étaient américains, se souvient Daniel, c’était la figure de Kennedy, le désir de vivre libre, d’avoir un job ». Retour ligne automatique
L’époque est libertaire, individualiste, mais on plastronne en marxiste, pourfendeur du capital et vengeur du prolétariat. Dans la doublure, Daniel voit naître les futurs monstres, les cadres libéraux, consommateurs capricieux, prêts à jouir sans entrave dans un monde sans limite. « Ils ont fait un croche-pied au monde mais ils ne veulent pas d’emmerdements, ils l’aideront bien vite à se relever, et le monde se croira autorisé à emmerder tout le monde, sans retenue  »1. La rage qu’il portait à cette époque est intacte dans Bobine. «  Que voulez-vous qu’invente une intelligence qui a son moteur dans la bite, si ce n’est la sempiternelle politique à baiser tout le monde ? »1. Des révolutionnaires de comptoir, ces « rempailleurs de monde »1, côtoient des graines de notable, tribuns de leur nombril avant tout. Retour ligne automatique
« La naïveté de mes 20 ans cherchait l’Homme sans lui demander sa tribu »1Retour ligne automatique
Fin de la fête, les agités rentrent dans le rang et la comédie humaine rempaille ses chaises musicales. Daniel, lui, continue à explorer un théâtre par et pour l’Homme avec un appétit féroce de découverte. En 1969 il prend la direction artistique d’un café-théâtre, Le Petit théâtre du grand godet, il a 23 ans. Puis il fonde le Théâtre Lafontaine, l’un des premiers théâtres pour la jeunesse en France. Mais un conflit éclate et Daniel part travailler en radio à Paris pour France Culture, puis à Lille, dix heures par semaine. Micro à la main et Nagra en bandoulière, il écume la région. « Mon grand plaisir c’était d’aller voir n’importe qui, des gens célèbres ou non. Du moment qu’ils avaient quelque chose à dire et que ce n’était pas de la surface. J’avais envie de leur arracher les tripes ». Retour ligne automatique
Ses crocs de reporter ramènent du vivant sur les ondes. Mais les Trente Glorieuses vont à leur crépuscule et l’époque se replie derrière les rideaux, cultive le chez-soi. Dans Bobine, l’écrivain dénonce le règne du sentimentalisme qui nous berce, nous fait acheter, voter, et marcher droit. « On a de multiples facettes, toutes ces facettes sont moi et elles m’interrogent. Toutes ces couvertures de magazines psychologisants qui titrent “Retrouvez-vous“, “Faites la paix avec vous-même“, c’est de la guimauve. Dialoguer avec une revue, ça évite d’aller rencontrer les gens et de s’y confronter dans des situations que l’on craint de ne pas contrôler. Mais on ne peut pas tourner en rond de façon centripète et tout ramener à soi, dans un système qui nous rassurerait ». Dans Bobine, c’est le règne de l’amibe, une substance cotonneuse, englobante et somnifère et les flics sont appelés des « peace and love » (1).

Contre l’art pour l’art, avec le public

En 1978, Daniel ferme la parenthèse de la radio pour la scène. C’est alors qu’un vent mauvais menace le théâtre et se confirme en 1981. «  Ils ont renoncé au théâtre pour les gens, ils voulaient faire du théâtre pour le théâtre ». Incestueux, le théâtre se parle à lui-même et se professionnalise. Le théâtre perd la charge émancipatrice qu’il portait depuis la Libération. Lors d’une réunion du PS en 81 à Avignon, Daniel entend Gérard Gelas, ancien de mai 68 et directeur du Théâtre du Chêne noir (dit anarchiste) : «  il faudra considérer, maintenant que vous [le PS] êtes au pouvoir, que les théâtres sont des entreprises ». La conversion est en marche. La Culture vit désormais sous la tyrannie de la marchandise, de l’innovation et de son immédiateté. L’Art se doit d’être plus contemporain et le Créateur qu’il engendre (l’Artiste) exploite l’image des gens pour mieux la leur vendre. « Ce qu’ils ont très bien fait lors de Lille 2004 » analyse Daniel.Retour ligne automatique
Daniel Fatous fonde Tertous & Compagnie en 1978, une troupe itinérante dans les bas quartiers et les bourgs de la région. Pendant huit ans, la compagnie a joué dans soixante-dix communes. Daniel Fatous apporte aux gens cette « porte de sortie au monde » qu’est le théâtre. « On jouait des vrais textes de littérature. Que ce soit le Roman de Renart ou La Chasse au Snark de Lewis Carroll, j’ai vu des gens qui y étaient complètement étrangers repartir émerveillés. Quand on s’arrêtait quelque part, c’était pour trois semaines : on ouvrait les ateliers, on travaillait avec les gens, on faisait des fêtes ensemble ». Pas question de faire de l’art pour les pauvres. En jouant dans les quartiers ou en rase campagne, c’est au guichet des affaires sociales qu’il trouve les moyens de financer ses spectacles, pas au rayon Culture. Quelques ronds de cuir lui tiendront rancune et l’obligeront à trente ans de clandestinité. Contrebandier.

Des ateliers d’éducation populaire pour se confronter à l’autre : soi

Avec en bagage ses expériences de théâtre et de radio, Daniel Fatous anime des ateliers pour des associations dès les années 1990, là encore à contre-courant. L’époque est au chômage de plomb, aux compétences, aux formations qui défont l’individu, «  employable  » et seul contre tous et toutes. Pourtant «  dans mes stages souffle le vent de la coopération  ». Les stagiaires cheminent au gré de lectures à voix haute, de contes, des jeux de silence et plongent pas à pas dans la profondeur du langage, sans recettes ni vérités appliquées à toutes et tous. «  Le bonheur est un fameux anarchiste, [...] il n’a ni dieu ni maître et ne vient jamais quand on l’appelle  » [1]

Avec des illettré-es Daniel monte un stage Parler, Dire, Conter. «   Parler, on peut toujours, même pour ne rien dire. Conter permet d’accéder au langage métaphorique, c’est raconter sa propre histoire comme histoire universelle. Ou rencontrer dans d’autres histoires universelles quelque chose où l’on se reconnaît soi  ». La voix et la parole sont appréhendées comme moyen et lieu de rencontre, souvent méconnus, indispensables pourtant à toute action collective. Cet atelier s’affine avec d’autres groupes et devient Voix, Parole, Ecoute. [2] « C’est une instauration de la relation. Pas de la relation convenue mais de la relation entre êtres qui acceptent de s’émouvoir les uns les autres ». Les stagiaires sont réunis dans un cercle de chaises en vis-à-vis, le regard devient palpable : on glisse dans son corps et, pores ouvertes, la parole de l’autre nous atteints. Retour ligne automatique
Daniel Fatous a achevé son roman Bobine. Lors d’ateliers menés pendant quatre ans avec l’asso Spiritek, l’écrivain affirme  : «  quand on écrit, on met sa peau sur la table. Et on ne peut pas en mettre une autre que la sienne. Et le style c’est ça : ne pas faire semblant d’en avoir une autre. L’écriture pour moi, c’est quelque chose qui est arraché, non par la nécessité d’être lu, mais par la nécessité d’écrire, d’abord  ». Si la lecture de Bobine arrachait à des éditeurs la nécessité de le publier...


Mars 2007

Notes

[1Extraits de Bobine, roman de Daniel Fatous. A paraître, on l’espère..

[2Pour les stages Voix Parole Ecoute, ou Lecture à Voix Haute et Chœurs de Lecteurs, se renseigner à l’association Rhizomes au 03 20 66 24 10.

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