Anagram, vingt ans d’habitat partagé

anagramQuelques résidant-es d’un habitat groupé, situé dans le quartier de la Cousinerie à Villeneuve d’Ascq, nous ont accueillis pour parler de leur lieu de vie, 25 ans après les premières réunions du groupe.

Catherine prépare le café et Philippe allume la cheminée dans la maison commune. Espace symbolique, cette maison a été la première à sortir de terre : « On y tenait  ! » Réservée en priorité à l’usage familial ou à la vie de groupe, elle peut aussi servir à des associations ou des activités culturelles, sur proposition d’un habitant.

L’utopie comme une continuité

Début des années 80. Le chemin des Crieurs, à La Cousinerie, abrite un ensemble HLM dont les locataires se sont associés pour en faire un habitat autogéré, comme on l’appelait à l’époque. Autour de ce noyau, la future équipe d’Anagram prend forme, bientôt rejointe par des militants associatifs. Leurs luttes s’inscrivent dans le quotidien : associations de parents d’élèves pour avoir une école, crèches parentales, bibliothèque... Les questions urbaines sont très présentes, avec l’héritage des Groupes d’action municipale (GAM), initiateurs d’une idée d’autogestion municipale. C’est aussi l’époque des Ateliers Populaires d’Urbanisme.

En ce sens, Les Crieurs (qui ont existé pendant 20 ans) et l’équipe d’Anagram portent dans leurs pratiques l’esprit coopératif d’un mouvement social. L’habitat groupé apparaît comme une continuité, concrète, de cette utopie en mouvement. Leurs habitudes communes les font réfléchir : « On voulait prévoir tout du début à la fin. C’est la première fois que la mairie voyait arriver un groupe constitué avec un architecte ! »

Nous sommes en décembre 1985, le groupe commence à se réunir : « Il a fallu ramer cinq ans. On a bu beaucoup ! » rigole Martine.

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Anagram

Comment faire ?

Pour Philippe, on ne peut concevoir un habitat groupé sans éviter certains écueils  : « La première difficulté était de trouver un terrain. En 88-90 , trois femmes du groupe sont allées voir le maire [Gérard Caudron]. Il a mis sa main sur la carte et a dit qu’on pouvait construire sur cette partie du terrain. C’était ça ou rien. »

La deuxième difficulté est de constituer un groupe : «  Des gens sont venus, d’autres sont partis. Nous nous sommes stabilisés à dix quand on a eu le terrain et une estimation de ce que cela allait coûter. » Constituer un groupe est primordial  : ils visitent d’autres habitats groupés, se font des week-ends et apprennent à vivre ensemble.

L’architecte sonde leurs envies : Combien de pièces ? Acceptez-vous d’être en hauteur ? La proximité de tel ou telle vous gênerait-elle ? Met-on la maison commune à part ou très à part ? « C’est important si les ados veulent faire du bruit par exemple. C’étaient des réflexions qu’on avait déjà développées dans la pratique avec les Crieurs, où c’était très très bruyant. »

Le quartier de la Cousinerie satisfait les exigences essentielles : « C’était un choix d’avoir les commerces à proximité, les transports en commun, les facilités pour nos enfants, d’être proches des lieux culturels ou de débats. » Retour ligne automatique
Désireuse de ne pas « dépenser du fric à gagner du temps », l’équipe se rejoint sur une critique des modes de consommation quotidienne : « Pourquoi avoir une télé dans chaque foyer ? On ne voulait pas que les enfants soient affalés devant, mais plutôt ouverts sur la vie. D’ailleurs, elle n’est pas dans les séjours. Politiquement, nous étions dans la tendance réactionnelle : il faut être fort pour ne pas se faire bouffer. Et l’habitat groupé peut être une façon de résister. »

Solidarité, coopération et convivialité

Deux rendez-vous sont incontournables : une réunion et un week-end de travaux communs par mois.

C’est là que se dessinent les règles de vie commune. Si les modes de décision favorisent le consensus, la règle d’or est de donner une voix par adulte. Tour de table et droit de veto complètent ce processus décisionnel, qui favorise les débats (comme l’installation d’une télé dans la maison commune).

Philippe précise les activités du dimanche de convivialité : « On jardine, on mange ensemble. Ça n’a rien d’obligatoire, mais on essaye d’être là, c’est important. Les ados ne viennent pas, il y a beaucoup moins d’enfants. De mémoire, il y en avait 17 quand nous sommes arrivés ». La charte d’Anagram précise la volonté de « permettre aux enfants d’avoir d’autres interlocuteurs adultes que leurs parents », ce qui semble avoir été le cas, notamment par la constitution de groupes d’enfants et d’ados afin d’envisager l’utilisation des espaces communs.

On compte quatre départs depuis l’installation des dix ménages. Pour les remplacer, le bouche à oreille fonctionne et les « candidats » rencontrent le groupe : « Quelqu’un peut mettre un veto, s’il sent une personne dans la spéculation. Il suffirait d’un emmerdeur pour que ça soit difficile. Mais c’est impressionnant ! On passe l’examen de passage » rigole Catherine, arrivée en 2001 « pour le cadre et l’environnement ». Comme un symbole d’une certaine évolution d’Anagram, voire de la « société de gauche » ? « Je n’étais pas militante de la coopérative d’habitants. » Pour elle, «  c’est une copropriété, mais différente. Vivre des choses ensemble, c’est l’essentiel. Mon mari travaille à l’étranger, je sais que j’ai toujours un homme pour un coup de main. C’est l’attention qui prévaut, mais on a chacun notre vie ». Pourtant, pour Philippe, pas de doute : « Les utopies que nous avions à 20 ans n’ont pas été reniées. »

Ouverture sur l’extérieur ou entre-soi ?

Dans la maison commune, une chambre d’hôtes est réservée pour des familles, des amis ou des connaissances. De plus, des accueils solidaires de longue durée ont été effectués à plusieurs reprises, notamment avec une famille bosniaque et des Sénégalais, via l’anticolonialisme d’une des habitantes dans l’association Survie.

Néanmoins, le danger d’un entre-soi séparé du quartier est bien réel. À cette question, Philippe avoue ne pas avoir de réponse. D’où, selon lui, la nécessité d’avoir une discussion sur les espaces communs : « L’idée, c’est d’être clair sur l’usage des parties communes. Si c’est ouvert sur l’extérieur : À quoi ? À qui ? Combien d’associations attendent après un local par exemple ? L’habitat groupé n’a pas vocation à combler les lacunes des politiques de la collectivité ni à résoudre les problèmes d’inégalité par rapport à l’accès au logement, c’est hors de portée. » Nous pourrions objecter qu’il n’a pas vocation non plus à se couper de son quartier, comme peut l’apparaître Anagram, et encore plus son voisin Hagrobi, un autre habitat partagé qui semble très coupé du quartier.Retour ligne automatique
N’est-ce pas symptomatique que, dans notre discussion, le rapport au quartier se soit défini deux fois de suite d’après des histoires de vol et d’effraction ?

Dans un cadre idyllique qui allie les atouts de la ville et l’air de la campagne (avec le parc du Héron à proximité), Anagram peut apparaître aux yeux de certains comme un ilôt réservé aux « riches », ce qui n’est pas vrai. Retour ligne automatique
Le débat est ailleurs, plutôt dans ce que le lieu induit et permet : « Ici c’était une continuité, il y a 30 ans, j’avais besoin d’un lieu de ressourcement, où je sois authentique dans mes relations de voisinage proche. Ce lieu a facilité ma propre identité sociale, et aide beaucoup dans les moments de découragement, comme les décès, quand le groupe est un immense réconfort pour celui qui reste. »

Aujourd’hui, tous les habitant-es ont entre 50 et 65 ans. Il reste quatre enfants. D’autres questions, à n’en pas douter, se poseront bientôt sur l’avenir de cette aventure particulière.

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