« Je vis dans ce monde-là depuis 33 ans »

policeAnass connaît bien la police. C’est même, peut-être, ce que l’État lui a le plus donné à connaître. Les contrôles au faciès, les gardes à vue houleuses, les réflexions racistes, les coups de tonfa gratuits, il sait ce que c’est depuis son adolescence. Rencontré dans un bistrot de Wazemmes, il nous a raconté cette partie de sa vie.

 

« Il y a une question d’origine ». Un sang tunisien, polonais et flamand, voilà comment Anass [1] répond à la question « pourquoi toi, et pas un autre ? » Et d’ajouter : « C’est essentiellement mon prénom, ça tu peux pas le cacher. Ça fait tout un cursus, ils sont bêtes et méchants. Tu t’appelles comme ça, t’es né à Roubaix, dans un premier temps ils ne cherchent pas plus loin. »

Différence de traitement

Avant même de rencontrer la police pour la première fois, Anass le savait. À l’école, par exemple, où « c’était tout pour [sa] gueule, gratuit. » Puis un jour, à 13 ans, il a droit « pour la première fois aux gyrophares ». Il vivait à Tourcoing dans « un petit quartier pas bien méchant » en contact avec des coins plus riches de Mouvaux, ce qui lui permettait « de voir une vie différente, de voir d’autres choses ». Seulement il volait, à la FNAC : « Je les pillais tous les samedis. Puis j’ai montré à mes potes comment ça marchait… et on se fait niquer. Ça s’est assez bien passé parce que dans le lot y’avait un fils de bourgeois que je fréquentais à l’époque, son père était magistrat. Quand on est sortis du commissariat le seul à avoir pris cher, c’est moi, en fait, parce que mon père est vraiment rustique : je me suis fait un petit peu tabasser. » Une première expérience marquante : « C’est surtout ça qui m’écœure, y’a une différence de traitement énorme. »

Anass se souvient alors de sa « période mobylette, entre 14 et 20 ans ». Un jour un ami lui emprunte sa moto et se fait arrêter parce qu’il roule sans casque. Avec les flics, « devant le petit groupe de Mouvaux, tout s’est bien passé. Mais il fallait que je repasse, moi tout seul, pour présenter un papier. C’est ce que j’ai fait, je suis allé au commissariat… et là j’ai pris cher. Ils m’ont fait entrer dans une pièce pour remplir leur PV, et m’ont insulté de tous les noms, genre "C’est bon, ferme ta gueule !", "Bougnoule à la con !" Gratuit. » Des coups de pression réguliers, qui ne l’ont pas quitté. Comme plus récemment, se rappelle Anass, à la gare de Lille. « Mon employeur était en Belgique, donc je prenais souvent le train. Là c’est contrôle à la gueule, et ma gueule elle a bon. Les mecs commencent à te fouiller devant tout le monde, c’est l’humiliation. Ils m’amènent dans leur local pour une fouille plus approfondie. C’est arrivé deux, trois fois. J’ai bien conscience que c’est pas tout à fait normal, mais moi je vis dans ce monde-là depuis 33 ans. Tous les ans, il m’arrive des histoires comme ça en permanence ».

De bien sales histoires

Il y a encore « plus trash ». « Un soir d’excès », Anass s’est retrouvé inanimé à l’arrière de sa voiture. Des agents de la BAC le réveillent, le font sortir de la voiture et « c’est parti un peu en couille. Y’en a un qui s’était mis à l’écart pour intervenir. Je pensais que c’était un mec qui se mêlait de ce qui le regardait pas. Donc je l’ai un peu insulté. Et le mec a voulu se battre. Il est venu, moi je suis allé dessus pour le frapper. Ses collègues sont arrivés derrière et m’ont tabassé à coups de tonfa. J’ai perdu connaissance, je suis tombé à terre. Une fois que je me suis relevé, ils m’ont dit de rentrer chez moi… » Sa pire histoire est arrivée à Bailleul. Anass souffrait de dermatose bulleuse, d’énormes cloques apparaissaient sur sa peau. « Vers 3 heures du matin, les bleus m’ont suivi en me collant au cul pour me foutre la pression. Au bout d’un moment j’ai oublié un clignotant. » Les flics le contrôlent, voient « un pétard » dans son cendrier et le conduisent en garde à vue. Puisqu’il avait des certificats médicaux et qu’il suivait un traitement, le médecin de service est appelé. « Il m’a fait une prise de sang pour vérifier les stupéfiants. Et là, il me plante. Le mec m’a charcuté, il a fait exprès de remuer le bordel. Je pouvais plus bouger mon bras tellement j’avais un hématome énorme. » Le médecin ne l’encadre visiblement pas et affirme aux flics qu’Anass est toxicomane. Celui-ci demande d’avoir accès à son traitement, mais le médecin ne croit pas en sa dermatose. Pour lui c’est un toxico qui a la gale. « Il mentait, poursuit-il. T’imagines un peu les flics de campagne quand tu leur dis ça : j’étais un drogué, j’avais le sida, j’étais un toxico. J’ai évité la fouille anale grâce à ça. Ils m’ont laissé à poil dans un chiotte turc pendant une demi-heure. Ils se disputaient parce qu’aucun d’eux ne voulait me toucher. Incroyable. Je les écoutais parler, se foutre de ma gueule, ils me regardaient à poil comme le pestiféré de service. » Une journée de garde à vue dans ces conditions n’est pas donnée à tout le monde…

Ne pas subir

Aujourd’hui, Anass préfère en rire. « Tu peux pas les prendre au sérieux. Si tu les prends au sérieux mon gars, tu me donnes un flingue et je vais tous les buter. » S’est-il habitué à l’intolérable ? Comme avec le racisme ? « C’est tellement usuel, dit-il à ce sujet, que pour moi c’est normal. J’ai un peu honte de ça. Je relève même plus ce genre de trucs. Pour survivre en fait, t’es obligé de l’accepter comme une certaine normalité ». Une attitude qu’il a très tôt adoptée face à la police, dès l’adolescence : « J’ai essayé de contester un PV injustifié, ça n’a servi à rien. J’ai compris que je n’allais plus contester la police de façon officielle. En gros c’était le parti du "subis et ferme ta gueule". » Mais avec les années, il arrive peut-être à saturation et pense de plus en plus à « mener des actions » pour faire changer les choses : « Ils jouent sur ta méconnaissance de la loi. C’est la porte ouverte à tout, ils vont te faire reconnaître et signer n’importe quoi. Ils te mentent vraiment, et comme t’es tout seul et que t’es pas avocat, à un moment, tu craques. » À la fin, nous nous quittons sur une blague d’Anass, à savoir qu’il faudrait créer un « syndicat des usagers du commissariat ». Et pourquoi pas un syndicat des usagers de justice ?

Notes

[1Son prénom a été modifié.

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