Nettoyage sous-traité, personnel sacrifié

Vous êtes chef du personnel d’une entreprise publique. Vous avez comme consigne « la restructuration » de votre service. Commencez par liquider (doucement) le personnel pour le remplacer par du privé. Exemple : le nettoyage.

La sous-traitance est un contrat par lequel une entreprise (publique ou privée) demande à une autre entreprise (prestataire) de réaliser une partie de son activité [1]. Tout comme le secteur privé, les entreprises publiques et les collectivités territoriales (mairies, hôpitaux, universités, SNCF...) ont de plus en plus recours à ce procédé, notamment pour ce qui concerne les activités de nettoyage [2]. L’avantage est de pouvoir se concentrer sur l’essentiel : « le cœur du métier ». Il suffit de payer, l’entreprise prestataire fait le reste. Chouette : ça permet de liquider les fonctionnaires en les remplaçant par du salariat privé [3]. Ce qu’on appelle parfois les «  privatisations rampantes  ». Les fonctionnaires posent problème à nos équipes dirigeantes : forte représentation syndicale, stabilité de l’emploi, acquis sociaux, garanties salariales, etc. Pas facile de les mater. C’est d’autant plus gênant quand, obligés de faire un travail ennuyeux, ces parasites se mettent à faignanter. Un précaire ne ferait-il pas mieux l’affaire  ?

Manuel de l’anti-public

Comme on ne peut pas virer un fonctionnaire, on a trouvé autre chose : on attend que les vieilles et les vieux partent à la retraite, puis on les remplace par des sous-traitants – du personnel relevant du droit privé. Tout le monde est content, d’autant qu’il paraîtrait que ça revient « moins cher ». Sans discuter le fait qu’un être humain puisse être moins cher qu’un autre, puisque c’est hors sujet dans une société capitaliste, reste encore à prouver la réalité de cette affirmation. Or, en dehors des déclarations péremptoires des bouffons qui nous gouvernent ou autres économistes et journalistes à leur botte, on attend les preuves. Une chose est sûre : le personnel sous-traitant, particulièrement dans le nettoyage, fait partie de ce qu’on appelle les « précaires » : mal payés, souvent mal considérés, très peu syndiqués, soumis à une forte pression patronale, cumulant les temps partiels imposés, travaillant dans de mauvaises conditions. On comprend l’intérêt qu’ont les grands chefs démocrates à les privilégier au détriment des fonctionnaires. Au-delà de la réduction des coûts se profile une vision du salariat plus en phase avec l’esclavagisme qu’il rappelle inévitablement... Excusez, faut dire : « direction des ressources humaines », ou « management » (les gens qui sourient au travail)...

Témoignages de ménage

Nous avons mené l’enquête dans une administration publique de taille importante et rencontré celles et ceux qui y travaillent et qu’on appelle aujourd’hui pudiquement «  agents d’entretien  » ou encore «  techniciens de surface  », professionnalisme oblige. Leur première réaction a souvent été de nous envoyer leur «  pas le temps  », trop occupé à finir leur taf. Il faut y voir autre chose qu’une méfiance légitime vis-à-vis de curieux qui ne se mêlent pas que de leurs affaires : la surcharge de travail et le stress qui en découlent. D’ailleurs, dans les discussions, cette question revenait toujours. Afin d’améliorer le rendement, la technique est simple : la surcharge de travail. Ainsi, obligation est faite 1) d’aller vite 2) de privilégier la quantité à la qualité... Les témoignages concordent : les agents ont le sentiment que « le travail est mal fait », et l’affirment évidemment avec beaucoup d’amertume. Obligés de travailler en dehors des heures de bureau pour ne pas déranger, les agents se retrouvent à bosser au petit matin (entre 5h et 9h) et le soir (entre 18h et 22h) ou parfois pendant la pause déjeuner. Jonglant avec ces tranches horaires éclatées, se déplaçant par leur propre moyen d’un lieu à un autre dans la même journée, les spécialistes du ménage n’ont pas la vie facile. Exemple pour Jésus* : après trois quarts d’heure de trajet en bus/métro, il arrive pendant la pause midi et se met au travail. Pas le temps de manger, il doit enchaîner dans un autre endroit. Après une courte pause, il termine sa journée encore ailleurs par une session de trois heures entre 18h et 21h. Tout ça pour 9€50 de l’heure avec 15 ans d’ancienneté dans la boite. Jésus est loin d’être une andouille, il sait qu’on l’exploite. Quand on lui dit « syndicat », il ricane  : le représentant syndical de l’entreprise fait partie de l’encadrement, donc en bon terme avec le patron. Mikey, un collègue, nous dit s’être engueulé sévèrement avec son chef qui le prenait pour une cruche. Soumis à des mesures « punitives », il a fait appel au syndicat de la boite, qui a préféré ne rien faire.

Côté perspective de carrière, c’est pas chouette : un ou deux « échelons » par ci par là. Et bien sûr, il ne faut pas trop l’ouvrir, sinon c’est level 1 pour la vie. Comme Archibald, qui est devenu le chef d’une équipe composée exclusivement par lui. Ses patrons ne l’aiment pas trop, lui et sa manie de se mêler des questions gênantes, notamment du sort des femmes de ménages, population soumise plus que les autres aux duretés des conditions de travail parce que féminine. Côté relation humaine, c’est pas le Pérou. Celui ou celle qui fait le ménage n’a pas souvent droit au traitement que l’on réserve à ses « collègues » de bureau. Le métier n’est pas souvent considéré comme tel : essentiel. On ne respecte pas toujours le travail, notamment en ne prenant pas soin des lieux qu’ils ou elles nettoient.

Appel d’offre o-pressing

Pour le reste, Pépito nous explique qu’il est salarié d’une multinationale prospère qui a ses filiales un peu partout en France. Son entreprise se nourrit en remportant les appels d’offre dans le secteur du nettoyage. Conçu soi-disant pour offrir le meilleur d’une mise en concurrence loyale, le système des appels d’offre est particulièrement cynique. On ne parlera pas ici des ententes illégales - courantes sinon systématiques - qui permettent aux entreprises de se partager les marchés et de s’entendre sur les prix. Comme Pépito nous l’explique, les appels d’offre favorisent les entreprises offrant le meilleur tarif. Mais cela n’est pas sans contrepartie. En pareille occasion, on ne demande pas aux actionnaires ou aux cadres de se serrer la ceinture. Restent donc celles et ceux qui travaillent « sur le terrain » : les fameux « précaires ». Comme la loi ne permet pas de baisser indéfiniment les salaires, on la contourne : on augmente la charge de travail pour le même prix. Ainsi, un bâtiment que l’on nettoyait en trois heures avec cinq personnes, on peut - grâce aux miracles du capitalisme - le nettoyer en deux heures avec trois personnes, et donc facturer le service moins cher. Aux petites mains qui triment de se débrouiller avec ça. Pour encore simplifier la tâche, on fournit du matériel de mauvaise qualité, économies obligent, comme si le contact répété avec les détergents ne méritaient pas de strictes précautions. Le travail est mal fait ? Pas grave : un petit coup de pression sur les agents, et ça repart. Avec la sous-traitance, ces bougres ont la chance d’être doublement contrôlés : par l’entreprise prestataire du service qui les paye, et par l’entreprise qu’ils et elles nettoient. D’où le succès de la formule.

Le bétail humain

Le budget nettoyage est souvent très lourd : c’est un travail quotidien, exigeant, parfois très technique (comme dans les hôpitaux par exemple), qui demande beaucoup de personnel, et dont on ne peut se passer. Pour affronter les nouvelles politiques libérales, les entreprises de service public - comme les autres - sont attirées par les rabais qu’offrent les requins du business ménager. Pourtant, derrière ces logiques structurelles et financières, ce sont des êtres humains soumis à la loi des cadences, du patron et du silence. Nos élites sauce capital parfois promptes à défendre le service public ont tendance à oublier les conséquences des réformes visant à produire un soi-disant «  service performant  ». Un oubli tenace qui résiste à l’épreuve des faits, aveuglement opportuniste, sans doute. Alors, rentabilité à tout prix  ? Si on considère l’élevage de poulets en batterie applicable à l’espèce humaine, pourquoi pas  ? Dans le cas contraire, il s’agirait de penser le travail et la société autrement. Et si par exemple tout le monde prenait en main un peu de ces tâches fatigantes plutôt que de les laisser à celle et ceux qui n’ont d’autres choix pour gagner leur vie que d’en faire leur carrière ? Nos petits chefs sont-ils capables de passer le balais ? Pas si sûr, car comme toute chose en ce bas monde, cela s’apprend...

La mite

* Les personnes citées n’ont pas souhaité témoigner à découvert. D’où l’absence de référence précises dans l’article pour protéger leur anonymat. Une analyse sur le net, la propreté et espace urbain  : http://multitudes.samizdat.net/spip.php?article708

Mouvements de protestation récents en France (et Belgique)  :

Mars 2002  : une trentaine de salariées du groupe Arcade (filiale du groupe Accor) se mettent en grève pendant près d’un an pour protester contre les conditions de travail (syndicat Sud-Éducation). Mars 2005, le personnel en charge du nettoyage du RER C se met en grève, en lutte contre La Maintenance de Paris (groupe TFN). [L’Humanité du 26/03/05. C’est contre cette même entreprise qu’en 2006, le personnel de nettoyage de l’université Paris XIII se mobilise aidés d’un collectif composé d’enseignants, de personnels technique et d’étudiants. (source  : CNT-FE  ; http://menagep13.free.fr/). Au mois d’avril 2008, c’est au tour du personnel de l’entreprise JL Service de l’université Paris 1 (Tolbiac) de se sont mettre en grève. (syndicat CNT)... Liste vraiment non exhaustive. Du côté belge, on lutte aussi , à voir sur le net : http://www.gresea.be/ED07BB12inspectiontravailBIS_BmcdnvFinal.html et  : http://users.skynet.be/gresea/ED07BB12inspectiontravailBIS_AmcdnvFinal.html

Notes

[1Merci Wikipédia.

[2Un des rares secteur en France en croissance continue depuis les années 90. 120 000 emplois créés en 10 ans – cf. site de la Fédération des Entreprise de Propreté (les patrons).

[3Dans le secteur privé, le processus est identique : permettre le contournement des conventions collectives protégeant le personnel salarié en « interne ». Le personnel de l’entreprise prestataire ne bénéfice jamais de conventions aussi avantageuses.

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