On a rencontré l'ambassadeur de smartland

smartlandLa technocratie a un nouvel avatar pour continuer à urbaniser le monde et contrôler ses populations : la ville intelligente. En guise de promotion, le centre d'architecture et d'urbanisme de Lille inaugure une exposition intitulée "Bienvenue à SmartLand". Pour celles et ceux qui doutaient des liens entre la smart city et les technologies sécuritaires... Visite guidée chez les smartiens.

Détendez-vous, fermez les yeux et laissez-vous guider. Dans SmartLand, tout est automatisé, enregistré, analysé et expertisé pour votre bien. L'expression est partout : les voitures, smart1. Les maisons, smart. Les téléphones, smart. Les grenouilles, smart. Les écolier.es, smart. Et les cancers ? Smart aussi. Bienvenue à SmartLand, monde-machine où tout est sous contrôle.

De Disneyland à Smartland

SmartLand est la nouvelle exposition de WAAO, ridicule acronyme de We Are Archi Open visant à redorer l'image de la maison de l'architecture et de la ville, écrasée entre les deux gares de Lille. Annoncé en catimini, le vernissage de l'exposition se tenait le 23 janvier dernier. On arrive vers 18h, la salle est quasi vide, l'exposition est rudimentaire, six écrans et une carte interactive au sol. Ou comment faire passer la médiocrité pour de la réalité augmentée... On est accueilli.es par Éric Leguay, ex- « Apple evangelist » (c'est dans sa bio…), consultant numérique et coach de start-up dédiées à l'innovation. « Bonjour, je suis l'ambassadeur de SmartLand. Je ne suis pas un gourou. Et SmartLand n'est pas le pays de Oui-Oui. Ici, je veux faire œuvre de pédagogie ». Comprendre : nous faire avaler capteurs, béton et microparticules2. Et de fabriquer du consentement, voire de l'envie : « Vous voyez cette petite fille qui traverse la salle en courant, elle ne le sait pas encore, mais elle n'aura jamais à passer son permis de conduire car les voitures rouleront toutes seules. Ce n'est pas une chimère, c'est la réalité ». Et cette réalité, elle doit être smart, non ? Mieux, indique le livret de l'exposition : « [Smartland] est la vitrine à suivre, la cité pilote de demain ». Une cité réduite à l'état de plateau technique où les citoyen.nes sont devenu.es de vulgaires utilisateurs et producteurs de données. Façon SimCity, mais dans la vraie vie – trop bien !3

smartland

Optimisation et contrôle du territoire

D'ici 2050, 75 % de la population mondiale sera urbaine selon les prévisions de l'ONU. Les villes consomment d'ores et déjà les deux tiers de l'énergie mondiale et sont responsables de 70 % des émissions de gaz à effet de serre. Sous couvert de sauver la planète, nous sommes donc invité.es à planifier la smart city à grand renfort des technologies de l'information et de la communication (TIC). Tout y passe : gestion de l'énergie avec le smart grid (réseau intelligent), renouvellement de la démocratie avec la smart citoyenneté et accès à internet en tout lieu et à tout moment pour tous les utilisateurs et tous les objets connectés. « C'est la qualité du maillage de la smart grid qui permettra de manière intelligente de répondre aux besoins des différents utilisateurs, consommateurs et producteurs » précise l'exposition. Tout en se gardant au passage de mentionner les raisons de cet engrenage technologique : le marché de la smart city est évalué à 1,5 trillion de dollars à l'horizon 2020. Et Cisco, IBM, Siemens, Google, Enedis, etc. sont depuis longtemps sur le front pour se partager le gâteau.

Histoire de donner la mesure de la chose, Éric Leguay ne lésine pas sur les comparaisons : « La première partie de l'exposition est sur la smart antiquité. C'était important pour moi de montrer qu'à l'époque des Romains, le besoin fondamental, c'était l'eau. Les Romains ont donc dépensé une fortune pour acheminer l'eau dans les villes. Hé bien, aujourd'hui, le besoin fondamental, c'est Internet. » Un commentaire qui s'inscrit dans la lignée de celui d'Éric Schmidt, le patron de Google : « Tous les deux jours, nous produisons autant d’informations que nous en avons générées depuis l’aube de la civilisation jusqu’en 2003 ». Loin de nous l'idée de verser dans le catastrophisme, mais on rappellera aux smartiens que c'est un empoisonnement endémique au plomb via la canalisation des eaux qui semble avoir accéléré la chute de l'empire romain. Derrière la smart city se cache un capitalisme numérique qui considère la Terre comme la poubelle du monde et les habitant.es comme des vaches à lait productrices de données... Enedis, imposant actuellement ses compteurs Linky dans tous les foyers, ne se considère d'ailleurs plus comme un gestionnaire de réseau électrique, mais comme un opérateur du Big Data...4 Et si la lutte contre les technologies reste difficile à amorcer, c'est parce qu'elles ont colonisé toutes les sphères de nos vies, annihilant toute perspective critique. D'ailleurs, la différence entre le Linky et les objets connectés en matière de résistance, c'est peut-être que le premier est imposé, tandis que nous continuons d'alimenter les autres avec envie. Preuve de notre aliénation ? En tout cas, c'est bien là que se situent les dangers de la tyrannie technologique : la déshumanisation en cours et l'évacuation totale de l'autonomie politique5.

Éviction de l'humain / triomphe de la machine

« Le premier compagnon de vie se trouve dans votre poche, c'est votre smartphone dont il est impossible de vous séparer sans attraper la nomophobie6 » précise l'exposition. Illustration en direct avec ce visiteur marchant sur la carte interactive de l'expo, smartphone en main, aux côtés de l'ambassadeur :
- Oh je sais pas comment ça marche.
- Vous pouvez taguer les icônes sur la carte.
- Ben j'ai téléchargé l'application, mais il n'y a rien qui marche.
- Euh oui, c'est bizarre, il l'a pris, il le détecte pourtant, faut rester un peu dessus, voilà. Et faut scanner le QR code maintenant.
- D'accord, mais ça sert à quoi en fait ?
Éric Leguay fait de la pédagogie, peu importe de savoir à quoi ça sert. On l'interpelle : « Vous ne posez pas la question des besoins humains dans votre exposition ? Parce que, qui vous dit que les gens ont besoin de toutes ces technologies ? » « Écoutez, la question, selon moi, elle n'est pas politique, c'est la réalité de ce monde, et il n'y a pas d'alternative. » nous balance-t-il en substance. Et l'expo nous l'assure : « Il suffit de compter sur la créativité des start-up et sur l'imagination des ingénieurs pour voir ces objets envahir notre quotidien. » Dès lors, toute remise en cause est écartée. SmartLand, c'est un monde où les machines agissent et décident à notre place.

Et évidemment, sans accroc ni résistance. There is no alternative... Ce que confirme d'ailleurs la partie consacrée à la smart mobilité : « La vie smart est une vie fluide, sans à-coups, sans retard, sans cahot, ni complication. » Et quand bien même ce serait le cas, les ingénieur.es de SmartLand trouveront la solution : « Ici nous parlons d'élevage connecté. Sans souffrance pour l'animal, il s'agit bien souvent de poser un capteur sur du bétail pour suivre sa santé, sa croissance, ses besoins ou ses manques de nutriments, sans avoir recours à trop de médicaments ». Tout ce qui peut encore relever d'un rapport affectif entre l'homme et l'animal est perçu comme une contrainte à la performance. Dans le cas des abeilles par exemple, « il s'agit de suivre la taille de l'essaim, et de prévenir les vols de ruches qui sont un véritable fléau en ce moment ». Ok, mais ce serait pas l'extension des zones d'épandage des pesticides de l'agriculture productiviste qui serait le véritable fléau pour les abeilles ? Que nenni, pour l'ambassadeur de SmartLand, la fuite en avant technologique est irrémédiable, désirée même. D'ailleurs, cette question n'a pas lieu d'être posée. SmartLand est un monde de solutions, pas un monde d'interrogations. Circulez !

Débrancher la smart city

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Éric Leguay le concède, « La vie smart n'est pas sans danger et chaque jour le citoyen smart est confronté au hacking de ses données... » Mais qu'on se rassure, Gérard Collomb l'a promis lors du forum international de la cybersécurité qui se tenait au même moment à Lille : « La résilience de l’ensemble de la société est à construire [...] Nous devons installer la cybersécurité comme enjeu transversal de l’État ». Pour l'heure, on distribue quelques tracts en silence livrant une équation facile à comprendre : attractivité = béton = pollutions = smart city = attractivité = béton... Et on entend Éric Leguay s'exclamer au fond de la salle « Oh un tract, j'adooore les tracts moi ». À croire qu'on vient de lui remettre un fétiche du siècle dernier... Et une fille qui a passé la journée au forum de la cybersécurité de nous confier : « C'est chouette ce que vous faites, d'alerter et de militer comme ça, mais vous devriez communiquer sur Eventbrite7 pour qu'il y ait plus de monde ». Trop smart. Merci. On y pensera.

La Brique, février 2018, depuis la Terre

1. NdT : intelligent.
2.Titre du tract distribué ce soir-là par des militant.es proches de la revue Hors-Sol.
3. Ava Kofman, « Les Simérables : jeux de simulation et ville technolibérale », Jef Klak, 7 septembre 2015 (article en ligne)
4. Brubru,Tom Pastiche, « Ampère et contre tous », La Brique, n°48, hiver 2017.
5. Lire la dernière livraison de Pièces et Main d’Oeuvre : « Nos cerveaux, zone à défendre prioritaire », 15 février 2018 (article en ligne)
6. La nomophobie n'est pas comme son nom l'indique la crainte des lois (nomos), ce qui en soi pourrait séduire, mais correspond en fait au mot-valise « no-mobile phone phobia ».
7. Eventbrite est une start-up française installée dans la Silicon Valley, et évaluée à plus d'un milliard de dollars. Elle prend la forme d'une plate-forme en ligne où n'importe qui peut planifier un événement et gérer la billetterie.

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