Les Biblio-tech’ lilloises du XXIè siècle

lectrice copie 2Quelles soient municipales ou universitaires, les bibliothèques répondent traditionnellement à des missions patrimoniales et de « démocratisation culturelle ». D’un côté, le référencement des ressources stockées permet de conserver et valoriser les collections. De l’autre, elles centralisent l’accès et la diffusion des savoirs écrits dans une visée pédagogique. Alors que l’information est largement disponible hors de ces équipements, et par d’autres biais que le papier, que deviennent ces espaces dédiés à la culture de l’imprimé et privilégiant la lecture comme mode d'apprentissage ?

L’informatisation des bibliothèques s’amorce dès les années 1970, par l’introduction des systèmes d’identification par code-barres et des « logiciels métiers1 ». Avec la « révolution » Internet du début des années 2000, c’est la naissance des « médiathèques » qui signe leur entrée dans l’ère du multimédia et du libre accès. À mesure que progressent les technologies de l’information et de la communication, elles doivent s’ajuster aux évolutions de leur environnement. De nouveaux secteurs marchands ne cessent de se créer autour de ces NTIC, dont l’intérêt est alors de rendre « indispensable » ce qu’ils commercialisent aux bibliothèques. Les besoins, qu’ils suscitent, modifient nécessairement les pratiques de ces professionnels du livre. Les collections des bibliothèques publiques lilloises commencent à se dématérialiser et, avec la numérisation, l’automatisation de leurs activités franchit une nouvelle étape. C’est alors la nature et le sens de ces métiers qui sont questionnés.

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RFID, tout le monde y passe passe

La RFID2  est une technologie permettant la lecture et l’écriture automatique de données sans contact. Dans l’univers des bibliothèques publiques, Rennes est la 1re ville à en équiper ses annexes de proximité  dès 1984 et ce afin de… protéger les collections en libre accès dans les annexes des « quartiers périphériques » (sic). Depuis cet acte inaugural, la RFID3 infuse lentement mais sûrement dans ce secteur mais, pour le moment, elle y cohabite avec l’ancien système d’identification par code-barres plutôt qu’elle ne s’y substitue : l’université Lille 3 s’y est mise officiellement depuis la rentrée 2014 ; Lille2 vient tout juste d’y passer ; prochaine sur la liste, Lille 1 avec l’ouverture en 2016 de son Learning center ; la bibliothèque d’institut de l’IEP attend quant à elle son futur déménagement dans le quartier Saint-Michel. Pour les BM lilloises fraîchement équipées, c’est la société Bibliotheca RFID qui a remporté le pactole il y a un an.

Professionnalisation  VS Politisation ?

Pour certains, l’implantation d’un tel dispositif risque de contribuer à la banalisation du traçage des lecteurs, puisqu’elle rend techniquement possible le contrôle de leurs déplacements et de leurs emprunts. D’où les questions qu’elle pose sur le plan éthique. Paradoxalement, la critique anti-tech’, assez vive par endroit en dehors des bibliothèques, est quasi absente chez les premiers concernés. Ainsi, Kevin B., aide documentaliste à Sciences Po Lille, témoigne : « Personnellement je n’ai pas trop de craintes là-dessus. C’est un peu le mythe de la caissière qui disparaît. À la médiathèque publique de Villeneuve d’Ascq, j’ai vécu cette transition du manuel au RFID et je ne suis pas trop optimiste. D’un point de vue idéologique je m’en fiche, mais c’est plus du point de vue pratique que ça me dérange : je sais que ça pose pas mal de problèmes au quotidien... » Aujourd’hui la figure du militant politisé s’est effacée devant celle du « professionnel », neutre mais formé à la bonne école. Les personnels sont prêts à se doter de compétences qui sortent des cadres de leur formation initiale, soucieux de suivre le rythme du changement. La « qualité » du service rendu est une valeur cardinale de leur culture professionnelle. Elle y rime avec : « satisfaction » de l’ensemble des demandes individualisées et contribution à « la bonne image de l’institution ».

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Changements de contenants et de contenus, une modernisation conjuguée au pluriel

Les implications liées à la modernisation de ces équipements recouvrent un périmètre qui dépasse de loin la seule RFID. L’actuelle redéfinition du concept même de bibliothèque intervient dans un contexte où BM comme BU, rivalisent pour développer une offre toujours diversifiée. Au point de ne pas hésiter à faire de la « pub’ mensongère » - comme le SCD de Lille 1 qui affiche sur son site des horaires d’ouverture bien supérieurs à ce qu’il en est en vérité4. Dans le monde académique, Les services centraux de documentation sont engagés dans un cycle de remise à niveau de leurs infrastructures et équipements : Lille 1 et Lille 3 sont en train de muer en « Learning Center » thématiques5, flambant neufs ; l’IEP attend la réhabilitation de l’ancienne faculté de pharmacie pour y prendre ses quartiers. Ces déménagements en série vont susciter une réorganisation des espaces intérieurs et une révision à la baisse de la place qu’y occupent les livres, à la faveur des supports multimédias, des outils informatiques et des ressources numériques. Aujourd’hui les bibliothèques aspirent donc à se défaire de leur image poussiéreuse.  Selon Brigitte Lovergine, ingénieure d’étude et adjointe à la conservatrice à l’IEP de Lille, les bibliothèques du XXIè siècle sont avant tout « des lieux de vie où cohabitent plusieurs types d’espace : zones de recherche, de découverte, de travail en groupe, de multimédia ». Ils leur faut obligatoirement « prendre le TGV de la modernisation en route », sous peine de rester sur le bas-côté... Fortement incitées à se spécialiser par les politiques de sites venues de leur Ministère de tutelle, toutes les biblio’ lilloises se spécialisent, se modernisent et mutualisent. À la fois complémentaires et concurrentes, elles rivalisent pour réorienter leurs services vers plus d’action culturelle, de médiation scientifique et de formation. Pour les services accessibles sur place on parle de liseuses et de temps de formation pour s’initier à leur utilisation (Jean Lévy), d’espaces de loisirs en libre accès,  de salles de travail pour les inscrits (Lille 1 et 3) ou de réunions pour les extérieurs (notamment  les entreprises « innovantes » venues des pôles de compétitivité voisins, à Lille 1), de médiation via des expositions, conférences ou ciné-débats (Lille 3). Pour les services à distance, il est question de vidéo ou de musique à la demande (BM de Lille), d’agenda culturel et de ressources électroniques en ligne et, à terme, de sites web 2.0 disposant d’outils collaboratifs6!

Du service public du livre  à la culture du « libre service » ?

Dans l’argumentaire des fabricants de « solutions » RFID  comme dans les propos élogieux des élus locaux à l’endroit du Rollex Learning Center de Lausanne7, les principaux avantages retirés de la modernisation technologique sont l’« efficacité » et la « rapidité » du service rendu… Du point de vue de leurs personnels, l’automatisation accrue des opérations de manutention permettrait principalement d’alléger les opérations répétitives liées aux activités d’équipements des livres et de prêts/retours. La diminution du temps alloué aux tâches matérielles se ferait alors au profit de celui consacré à la relation de service (accueil, orientation). Du côté des publics, elle répondrait à leur envie de confidentialité des emprunts (couple RFID/automates de prêt) et d’autonomie accrues, en introduisant une philosophie du « self-service » dans ces temples de la culture écrite. Adieu les valeurs égalitaristes contenues dans la notion de  « bien commun », vive l’individualisme triomphant sous-jacent dans celle de bibliothèque « à la carte » qui met le sacro-saint « usager » au centre du système. Dans le mouvement de balancier historique entre primat accordé à l’offre ou à la demande, le curseur pointe aujourd’hui vers la « satisfaction » d’une demande de plus en plus individualisée, à laquelle doit alors répondre une offre sur mesure. Mais il faut nuancer ce constat car la plupart des agents de terrain continuent de manifester leur attachement à la  « culture » du service public. Au point d’aller parfois contre les changements initiés par la rationalisation forcenée décidée dans les hauteurs de leur administration. Kevin B explique par exemple qu’à l’IEP de Lille « depuis deux ans des formations ont été réinstaurées pour éviter que les premières années se sentent complètement déboussolés à leur arrivée. C’était quelque chose qu’on faisait avant avec Lille 2 et puis ça a été abandonné. Je pense que c’était parce que Lille 2 a mis en place des formations très pointues. Et puis y’a quand même eu une réduction des effectifs, donc forcément c’est quelque chose qui passe un peu à la trappe ». Ainsi  la parole reste un outil de travail essentiel là où la logique  du libre service  va pourtant dans le sens de son retrait. Et les besoins d’autonomie projetés sur les usagers se heurtent le plus souvent à la demande de contacts et d’échanges que continue de leur exprimer la majeure partie du public des BM et des BU. Kevin B résume bien ce que lui est ses collègues observent au quotidien : « Je pense que les usagers sont encore dans l’idée que la bibliothèque est un lieu humain, où vraiment on les accompagne dans leurs démarches et dans leurs recherches. Et le prêt, ça en fait partie aussi au final. C’est l’occasion d’avoir un contact avec quelqu’un. Je pense que tout dépend aussi des usages et des usagers. […] S'il y a des problèmes sur les retours avec le logiciel etc., ça peut vite excéder aussi. Donc ça reste indispensable de pouvoir faire face à un interlocuteur humain[…]».

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Les agents et magasiniers, chronique d’une obsolescence professionnelle programmée ?

Sous l’angle du scénario catastrophe, le vent de « modernisation » qui souffle sur les bibliothèques fait courir à leurs personnels le risque de l’aliénation technologique. Au nom de la supériorité non négociable de l’innovation sur tout ce qui peut lui préexister... On accepte ou on méconnaît le risque de voir les savoir-faire professionnels, dont ils sont dépositaires, devenir lentement mais sûrement inutiles. Mais tous les employés ne sont pas égaux face cette menace. Il s’agit d’un milieu très hiérarchisé et les prises de positions, contrastées, reflètent le « rang » occupé : promotion et franche adhésion côté direction ; neutralité et bonne volonté pour les catégories B ; mélange de scepticisme, d’attentisme et d’espoirs de changements pour les agents d’accueil et magasiniers. Et c’est bien parmi ces derniers que l’on trouve les voix les plus dissonantes vis-à-vis de ces « progrès ». Et pour cause, ils sont placés au centre d’un système auquel on leur demande de participer, alors qu’il semble avoir été créé pour se passer d’eux in fine. Exemple de reconversion des agents de bibliothèque en exécutant manuel mono-tâche, le travail d’équipement des ouvrages papiers se réduit désormais à une seule action : la pose de la puce. De même, la banque de prêt version classique, point de contact incontournable entre ces agents et les emprunteurs, semble bien être appelée à disparaître avec les bornes de prêts/retours. Dans les Learning Center, cette banque serait remplacée par un guichet d’accueil unique. Les savoir-faire liés à l’objet-livre sont rendus obsolètes et inutilisables et, à la place, il leur faut recentrer leurs missions sur le fameux « usager ». Comble de l’hypocrisie managériale, on prétend que l’automatisation va mettre un terme aux tâches rébarbatives et peu valorisantes liées à l’équipement des ouvrages,  mais on oublie de souligner, qu’avec les objectifs que les bibliothèques se fixent en termes de fréquentation et d’emprunt, il est fort probable que ce temps libéré soit en grande partie réattribué à… la manutention et la remise en rayon des livres retournés !

À noter que les BM  lilloises et le SCD de Lille 1 ne nous ont accordé aucune interview malgré notre insistance. Il faut dire qu’avec des chiffres de fréquentations, tels8 qu’en 2012 les « lecteurs actifs » ne représentent que 9, 37% de la population concernée, les premières n’ont pas vraiment de quoi « communiquer » … Quant au dernier, ses chargés de projet préférent-ils ne pas faire visiter les magnifiques préfabriqués occupés actuellement par le SCD, ni laisser admirer son « innovante » photocopieuse… En panne depuis la rentrée ?

La Grenouille

1 : Aussi appelé SIGB (Système intégré de gestion des bibliothèques), ils sont destinés à la gestion informatique d’une bibliothèque : gestion courante du prêt, statistiques, gestion des achats ou des recettes, gestion des collections.
2 : Radio Frequency Identification : principe appliqué pour la première fois par la Royal Air Force pendant la seconde guerre mondiale, avant d’être largement repris par les milieux industriels, en particulier dans les domaines de la grande distribution et du transport.
3 : Les trois principaux composants de ce système d’identification et de contrôle tels qu’ils se retrouvent en bibliothèque sont : l’étiquette papier comprenant la puce de silicium (microprocesseur avec sécurité antivol) et une antenne pour transmettre les données ; la  platine connectée qui permet de lire les étiquettes et d’y écrire des informations ;  des portiques antivol aux différents points d’accès.
4 : Comble : c’est de loin la BU dont l’amplitude des horaires d’ouverture au public est la plus réduite.
5 :  Lilliad Learning Center sur l’innovation à Lille 1 dont la pose de la première pierre a eu lieu à la mi-septembre. Celui de Lille 3 en fonctionnement depuis 2010, embrasse l’ensemble des sciences humaines et sociales.
6 : Forums de discussions entre internautes ou rubriques  du type « les lecteurs recommandent… » ou « parlez-en avec votre bibliothécaire » (sic) !
7 : Celui qu’ils sont allés visiter ensemble et dont ils se sont inspirés pour décider de créer quatre dans la région… et de laisser au Conseil Régional les soins d’en financer la plus grande partie.

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