« Gouvernance »

Pur produit de la novlangue globalitaire, le terme de gouvernance a été promu au rang de concept par les intellectuels de… gouvernement, national mais aussi local ou « global ». Il a pourtant déjà fait l’objet de maints examens critiques de la part de gens dont la capacité réflexive n’a pas encore été anesthésiée par le conformisme généralisé propre à notre époque.

 

Tous ont relevé qu’il avait été introduit par les think tanks - autre anglicisme à succès - d’inspiration néo-libérale. Et qu’il ne s’agissait pas à proprement parler d’un néologisme comme il en existe beaucoup dans le jargon pseudo-scientifique ou philosophique qui sert à « penser les mutations du monde contemporain » en tenant pour négligeable le fait qu’il soit capitaliste, mais de la reprise d’un mot ancien à qui l’on a affecté une nouvelle signification, conformément à l’une des règles linguistiques mises en lumière par G. Orwell dans 1984.

Gouvernement vs gouvernance ?

D’abord proche de « gouvernement » au Moyen Âge, il a pu aussi désigner la « manière de se conduire », comme cela est signalé dans les anciens glossaires de la langue française. Au XVIIe et au XVIIIe siècles, où l’on parlait politique sans avoir encore à modeler son langage sur celui des économistes et des technocrates, la « gouvernance » se rapportait aux moyens d’équilibrer le pouvoir royal et le pouvoir parlementaire. Or, depuis quelques années, chacun sait que les notions de « gouvernement » et de « gouvernance » tendent à s’opposer : le terme gouvernement est réservé au pouvoir hiérarchique classique, à l’autorité de l’État et aux conceptions centralistes, alors que la « gouvernance », à la consonance — et la connotation qui va avec — à la fois légère, élégante et, disons-le, féminine, suggère une nouvelle modalité, horizontale, donc moins bureaucratique et plus démocratique, de gestion des affaires du monde, du pays ou de la Cité.

« Dictature » des « zinzins »

La corporate governance renvoie en fait à un tournant décisif dans la gestion de l’entreprise, marqué à la fois par le statut privilégié des actionnaires et par l’évolution du « management » interne. En effet, avec notamment l’apparition des fameux « zinzins » ( « investisseurs institutionnels » : fonds de placement collectifs, fonds de pension, assurances…), les entreprises se sont trouvées engagées sur un nouveau terrain. Lorsque les actionnaires d’un groupe se comptent par centaines de milliers et que l’actionnariat devient un moyen de payer des retraites ou, de plus en plus des soins médicaux et des médicaments, un nouveau mode de gestion tend à s’imposer : les porteurs de titre tendant à exiger sécurité et rentabilité.

Autrement dit, la corporate governance, bien loin de renvoyer à une extension de la démocratie, ne désigne rien d’autre que la prise de pouvoir du capitalisme financier sur le capitalisme industriel, caractérisé au premier chef par le fait que le personnel n’est considéré que comme un facteur de coût parmi d’autres, à réduire, bien entendu. Un pouvoir sinon total du moins impérieux que les analystes mentionnés n’hésitent pas à qualifier de « dictature des actionnaires ».

En langage clair, l’essor de la « gouvernance » tient simplement au fait que les affaires du monde, y compris locales, sont devenues totalement tributaires du monde des affaires. Les autres « partenaires » étant appelés tout au plus à jouer les fondés de pouvoir, dans le cas des politiciens, ou les faire-valoir - terme à prendre dans ses deux acceptions, pour ce qui est des experts. Ou enfin les figurants, en ce qui concerne les « citoyens », sommés par les uns et les autres de « participer » pour injecter une dose de démocratie dans un système fondamentalement oligarchique.

Jean-Pierre Garnier, sociologue urbain.

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