Hénin-beaumont : des éclats dans la vitrine

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FN : 65% ; divers gauche : 35%... Salle des fêtes d'Hénin-Beaumont, deuxième tour des départementales. Les chiffres énumérés, appuyés par des applaudissements fièvreux, nous glacent les artères. Steeve Briois et ses sbires, mentons levés, mâchoires serrées, s'offrent triomphalement aux flashs des photographes. Ce soir là, on avait la bête face à nous. C'est qu'on en avait presque besoin, tant les petites mains de Le Pen s'emploient à lisser le fronton d'une mairie érigée en symbole du nouveau Front National. Un point sur la situation, un peu plus d'un an après l'arrivée du FN au pouvoir.

 

La longue vie de Dallongeville

Pour bien comprendre ce qui se passe à Hénin-Beaumont, petit retour obligé sur le contexte local. Le territoire a successivement encaissé les fermetures de mines puis, dans les années 2000, celles des usines. Les années 90 signeront le début de la mandature de Pierre Darchicourt, issu d'une longue tradition de paternalisme municipal. C'est alors qu'un certain Gérard Dalongeville est embauché à la mairie d'Hénin-Beaumont, qu'il convoite et gagne dès les élections de 2001.

Pour contrer la montée du chômage, le nouveau maire décide de pousser à fond les pratiques clientélistes. Il ne faudra pas moins d'un an pour que la Cour régionale des comptes s’intéresse à la commune et à ses finances. Entre 2001 et 2008, le nombre d'employé-es passe de 618 à 1184. De quoi se garantir les voix... et faire de sacrés trous dans le budget. Marchés publics sans appel d'offre, surfacturation et détournement d'argent égayeront également le mandat de l'ambassadeur local de la mafia socialiste. Dalongeville fut à lui seul poursuivi pour dix-huit détournements de fonds publics, onze délits de favoritisme, six usages de faux et une corruption passive. Le tribunal finit par le condamner à quatre ans de prison, dont trois fermes et à 50 000 euros d'amende. Ça ne s'invente pas : d'après le Courrier Picard (17/01/15), le type est désormais professeur de gestion (sic) à l'Institut régional d'enseignement technique supérieur... actuellement en redressement judiciaire (re-sic) ! Nous aussi, on a notre Balkany.

 


Briois le bon élève... de son prédecesseur

Steve Briois sacré « élu local de l'année », dernier scoop du Gorafi ? Eh non. Le nouveau maire a reçu ce prix des mains du Trombinoscope (un parterre de journalistes révérencieux) pour la « bonne gestion » de sa ville. L'argument est étonnant sachant que, pour l'essentiel, et pour de bêtes raisons de calendrier, l'actuelle majorité s'est appuyée lors de la première année sur le budget ficelé par l'équipe précédente. Aiguillé par la Cour des comptes, l'ancien maire Eugène Binaisse avait déjà renversé la vapeur et commencé à réduire le déficit, à coup de hausses d'impôts locaux, de baisse des dépenses de la mairie et de réduction drastique du nombre d'employés. Une « bonne gestion » saluée par la Cour des comptes dans son rapport de 2013, où elle constatait le « rétablissement de l’équilibre budgétaire de la commune et la résorption du déficit cumulé de fonctionnement », tout en envisageant une « politique de modération fiscale qui allège enfin le poids supporté par les contribuables depuis les années 2008 et 2009, du fait des décisions antérieures à l’équipe actuelle ». Pas de quoi se taper le cul par terre pour une conscience de gauche, mais certainement pas non plus de quoi pavoiser pour Briois.

Son argument phare tient pourtant dans la fameuse baisse « magique » de 10% des impôts locaux : « c'est des choses très simples, pourquoi les autres ne l'ont-ils pas fait auparavant ? »  faisait encore mine de s'étonner l'édile lors d'un récent meeting. Le problème, c'est que les autres aussi l'ont fait, il suffit de fouiller dans les comptes-rendus de conseil municipal (en l'espèce, celui du 15 avril 2013) pour s'en rendre compte. Et à l'époque, le groupe « Hénin-Beaumont, renouveau », incarné par Briois, s'était abstenu. Or, non seulement les 10% en question ne sont pas sortis du chapeau, mais en plus ils sont calculés non pas sur le montant, mais sur le taux de la taxe d'habitation, passé en 2014 de 21,67% à... 19,50% (et cela uniquement pour la part communale). Bref, c'est chiant et technique, mais en gros ça veut simplement dire que pour une grosse taxe d'habitation de 1 800 euros, la politique généreuse octroyée par Briois permet d'en économiser... 78. Ça laisse rêveur. Quant à l'annonce d'une nouvelle baisse pour l'année à venir, la note du débat d'orientation budgétaire que l'on s'est procurée n'en fait pas mention. Une élue de l'opposition, jointe par téléphone, s'étonne d'ailleurs que l'annonce ait été faite en conférence de presse, avant même d'être annoncée en conseil... À deux semaines des cantonales, avouons que c'était bien pratique.

 


 terrils23 1Le Front National, déjà un parti de notables

Pas difficile de briller quand on passe derrière une décennie de mafia socialiste. Briois et sa clique l'ont compris, et mettent en scène leur volonté de casser les sales habitudes de la classe politique. Pourtant, à y regarder de près, pas grand chose ne sépare leurs pratiques de celles de leurs rivaux socialistes. Dans son ouvrage, Haydée Sabeyran1 raconte comment Briois a jeté ses vieux habits de militant d'extrême-droite décomplexé pour endosser le costume du notable apolitique, qui refuse d'entendre parler d' « idéologie » pour donner dans la fameuse « proximité ». Au répertoire des classiques de la classe politique, citons également la distribution genrée des mandats: les femmes aux affaires scolaires et sociales, pendant que les hommes sont chargés des affaires jugées « sérieuses » (économie, urbanisme, droit et communication). Front national, ordre patriarcal.

Un an après sa victoire, la plupart des élus les plus en vue du FN du coin arbore le style du cumulard satisfait. Briois était déjà conseiller régional depuis 1998, il est aussi depuis 2014 maire et député européen. Cinq de ses neuf adjoints lui emboitent déjà le pas : Liliane Petit, Maryse Poulain et Christopher Szczurek viennent de faire leur entrée au conseil départemental du Pas-de-Calais. En plus de leurs compétences communales, les deux âmes damnées du maire, Bruno Bilde et Jean-Richard Sulzer, sont aussi censées se dédoubler à la direction parisienne du FN – Sulzer besognant aussi du côté du conseil régional. Le nom de Bilde tourne régulièrement dans l'affaire des rémunérations loufoques des assistants FN au Parlement européen. Les deux vigiles ne sont pas les seuls parachutés : François Vial, parigo installé au conseil municipal d'Oignies, fait aussi partie de la dernière fournée d'élus FN aux départementales du Pas-de-Calais. Le FN, ce parti anti-système.

Au fond, Briois ne se distingue pas tant de ses ancêtres socialos qu'il copie leurs gammes avec application. Comme celle qui consiste à draguer les ennemis d'hier – le socialiste Clément Golka ou, d'après certains, le socialiste Albert Facon. Vitrine nationale oblige, le FN entend aussi montrer à la face du monde qu'il est si bien implanté qu'il est capable de faire le tour des boîtes aux lettres de la ville en 2-3 heures... Sans préciser qu'il recrute sa main d'œuvre dans les autres bastions du FN de la région. Ou quand l'élève frontiste concurrence déjà le maître socialiste.


1. Haydée Sabéran, Bienvenue à Hénin-Beaumont, La Découverte, 2014.


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Le FN sécuritaire, encore et toujours

Se sachant sous haute surveillance médiatico-politique, Steeve Briois incarne au niveau local la stratégie de dédiabolisation défendue par Marine Le Pen au niveau national. Depuis quelques temps, il avait fait le choix de gommer les outrances xénophobes et sécuritaires que cet ancien du MNR affichait sur ses tracts des années 1990. Avec un résultat a priori assez probant. Pour Eugène Binaisse, qu'on a joint par téléphone : « À Hénin-Beaumont, la municipalité ne met pas en place un programme FN tel qu'on l'attendait. C'est la politique du bon élu local, qui fait danser les familles le week-end ». Et pourtant.

On s'en souvient, à peine les meubles posés, la nouvelle municipalité avait viré la Ligue des Droits de l'Homme de ses locaux jusque-là prêtés gracieusement par la ville, et avait annoncé l’arrêt de la subvention que la LDH touchait. Celle-ci, qui avait pris parti contre le FN lors des dernières municipales, avait été jugée trop « politique ». L'histoire ne s’arrête pas là, puisque la municipalité leur demande aujourd'hui les cinq dernières années de loyers – soit 36 000 euros, le tout sur base d'arguments légalistes. La LDH a répliqué en faisant annuler par le tribunal administratif l’arrêté anti-mendicité, visant principalement les Rroms, voté par la nouvelle majorité.

Si l'affaire a été largement reprise dans les médias, il en va autrement des objectifs sécuritaires plus « ordinaires » portés actuellement par Briois et son équipe. Le programme des frontistes insistait sur la nécessité de muscler la police municipale (PM) de la ville. Et, de ce point de vue, la séance du 2 décembre 2014 méritait bien un petit détour. Le nouveau conseil, en plus de la création d'un poste de brigadier, a également voté une formation de la PM à l'utilisation du tonfa (ou bâton de défense). Lors de cette même séance, la commune s'est empressée d'adhérer au dispositif « voisin vigilant », de voter une motion appelant l'État à bander son bras policier, et s'est engagée sur la voie de la vidéo-surveillance. On ne se refait pas en un jour.


La politique du coup de pression

Une vitrine se monnaye. Pour que tout paraisse lisse au dehors, il faut y mettre les moyens. Et, pour s'assurer que rien ne fuite, il ne suffit pas d'embaucher à tour de bras d'expérimentés cadres A de la fonction publique, comme l'ont fait Briois et, avant lui, Binaisse. Il faut surtout faire en sorte que toutes les paroles discordantes soient étroitement policées. Office que remplit très efficacement Bruno Bilde, adjoint de Briois, conseiller spécial de Le Pen et juriste de profession. Un exemple parmi d'autre : en février dernier, le très inoffensif Metronews.fr moque, la main sur la bouche, la propension de Briois à s'étaler dans les colonnes du journal municipal. Le papier est édité à 14h00. À 18h00, la rédaction est contrainte de publier les éléments d'un droit de réponse du bras armé du maire d'Hénin.

Il faut voir aussi comment Steeve Briois, sur son blog, commente les articles de Pascal Wallart, le correspondant Voix du Nord à Hénin. À lire les nombreuses et violentes réactions du maire, Wallart nous viendrait tout droit d'un groupe de punk nihiliste. Une stratégie d'intimidation qui fait rire jaune, sachant que le journaliste est un habitué des portraits pas bien dérangeants consacrés aux figures frontistes de la ville. Mais la controverse est révélatrice d'un climat plus général. David Noël et Eugène Binaisse, tous deux membres de l'opposition, ne comptent plus les menaces de procès aboyées par le conseiller FN. Tous deux sont actuellement assignés en justice. A Hénin, l'extrême-droite manie le droit à l'extrême.


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Les oppositions à la ramasse

Si Briois l'a emporté lors des dernières municipales, il le doit beaucoup à la gauche héninoise. Pour qui ne connaît pas le coin, le constat fait flipper : l'opposition est complètement fractionnée. Il y a d'abord le poids de l'héritage : entre les dallongevillistes plus ou moins repentis, les guéguerres internes à l'ancienne majorité d'Eugène Binaisse et ceux qui se verraient bien profiter du trou d'air pour incarner le renouveau dans quatre ans, l'ambiance n'est pas complètement celle d'une maison commune. Visiblement, les déroutes passées n'ont pas servi de leçon : lors des dernières cantonales, le PCF d'un des deux secteurs d'Hénin a quitté à l'arrache le Front de Gauche pour se maquer avec les socialos. La situation frise même parfois le guignolesque : l'ancien directeur de cabinet de Binaisse s'est récemment lancé dans des one man show pour mettre en scène le tragi-comique de la politique héninoise. Conséquence, plus sérieuse, de ces luttes prolongées : l'opposition se donne surtout à voir au travers de blogs individuels (Patrick Piret, Marine Tondelier, Alain Alpern) ou de collectifs qui regroupent peu de membres actifs (Vigilance HB). Et quand certains militants de terrains cherchent à se serrer les coudes et à créer des convergences, l'osmose apparaît encore assez loin des enjeux. « Disons qu'on tient tous dans la friterie chez Gonzales », déplore un membre de Vigilance HB.

Surtout, le fond politique de cette opposition reste en jachère – pour le dire gentiment. Rappelons que lors de l'expression en conseil municipal des pulsions sécuritaires de la majorité frontiste (voir « Le FN sécuritaire »), l'opposition s'est farouchement distinguée en votant pour ou, au mieux, en s'abstenant. Vous avez bien lu. Il faut dire que ces compromissions de la gauche héninoise sont anciennes : sous l'ancienne majorité, socialistes et communistes s'étaient déjà illustrés par le passé pour leur soutien à Big Brother. Mais lorsque l'écologiste Marine Tondelier choisit de s'abstenir sur la vidéo-surveillance ou lors du vote d'adhésion au dispositif des « voisins vigilants », on se dit que le chemin sera long...

Diolto, Quidam, Lawrence, Loic Six

 

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