Lille : Au sud du périphérique, on cultive le mépris

lille sudLille Sud est le plus grand quartier de Lille, mais aussi le plus isolé. Enclavé derrière le périphérique, il connaît un taux de chômage oscillant entre 30 et 40%, concentre une importante population d’origine immigrée et se trouve à mille lieues de la culture élitiste. Pourtant les plus grandes cités de la ville n’échappent pas aux désidératas de la mairie, qui souhaite en faire un « Nouveau Sud ». Servant ces ambitions, les politiques culturelles inondent le quartier de mépris.

 

« C’était un succès, un succès ouais… » Quand il évoque la dernière soirée organisée le 21 décembre au Grand Sud à côté de chez lui, Henri* [1], une figure du quartier, ne cache pas un certain sarcasme. Il sourit et se reprend, furieux : « En fait c’était la misère. Ça sniffait de la coke à droite, ça prenait de l’ecsta à gauche. Y’avait de la Jenlain, de la 3 Monts partout, de la gerbe… du bordel jusqu’à six heures du matin ». Le nouveau bijou culturel de la mairie accueillait « Nous sommes 2014 », grand rendez-vous électro que tout hipster digne de ce nom ne devait pas rater. Même à 30 euros l’entrée. Même dans un quartier populaire endormi. « Vraiment, lance Henri, ils ont pissé sur Lille Sud ».

Une culture en chantier

Pour se rendre au Grand Sud, on peut prendre le métro jusqu’à Porte d’Arras, traverser le périphérique et pénétrer dans une zone d’aménagement concerté (ZAC). L’odeur du béton humide saisit les narines et partout où le regard se pose, des grues lardent l’horizon. Devant l’entrée du nouveau complexe culturel, Maxime, un jeune homme impliqué dans le milieu associatif, met les choses au clair : « Regarde, tout est en chantier. Quand tu vas parler de la culture à Lille Sud, ça sera nécessairement inséparable de la rénovation urbaine ». Depuis 2006, le quartier est concerné par le « Grand Projet Urbain » (GPU) de la mairie. Soit 250 millions d’euros investis pour démolir les cités, reconstruire du logement mixte de « haute qualité environnementale », bâtir un gigantesque commissariat, un centre commercial, des équipements éducatifs, sportifs et culturels. « Ici, rappelle Maxime, c’est l’ancien quartier des Biscottes. C’est la partie nord de Lille Sud, celle qui a été la plus chamboulée ». Les « Biscottes », du surnom des deux barres de 18 étages détruites en 1989 quand la rénovation balbutiait à peine. Aujourd’hui le décor a complètement changé.

En face du Grand Sud, se dresse le nouveau Centre Social Lazare-Garreau. Les architectures des deux bâtiments sont modernes, métallisées et accentuent le froid vif de ce mois de décembre. Le premier a coûté 13 millions d’euros, le second 7,5 ; le « symbole », pour Martine Aubry, « du renouvellement et du beau » [2]. Maxime rigole : « Ils construisent jamais des trucs comme ça pour les pouilleux ! Non… C’est un appel du pied aux classes qu’on veut attirer ici. Et le Grand Sud sert à ça. Je pense que les habitants du quartier l’ont bien compris ». En témoigne l’inauguration de la salle, le 20 octobre dernier, où le concert gratuit d’Oxmo Puccino ne les a pas attirés : « J’ai appelé tous mes contacts pour leur demander s’ils y allaient, et personne n’est venu. Certains m’ont dit "c’est pas pour nous". Tu vois les gens ne se sentent pas concernés ». Selon plusieurs témoignages, sur les 2200 personnes présentes, le nombre d’habitant-es, hormis les officiels, n’a pas excédé la quinzaine. Et parmi ces centaines de gens qui ont convergé du nord du périphérique vers le Grand Sud, combien ont aperçu le spectacle désolant qu’offre la bibliothèque municipale visiblement exclue de la rénovation ? Pour cela, il aurait fallu marcher un peu plus vers le sud, où ce lieu culturel par excellence est plus que jamais isolé, amputé de son parking et encerclé par des barrières. Comme pour dire : ne vous cultivez pas.

« Du fantastique ? Du ridicule ! »

Devant la mairie de quartier, un bus dépêché par la Ville attend des habitant-es pour les conduire au Tri-Postal où ils pourront visiter gratuitement… de l’art. Ils se comptent sur les doigts des mains. « Non, on va pas là-bas, répond une mère entourée de ses gosses, on va à des jeux pour les enfants, à côté de la gare ». Leur a-t-on expliqué où on souhaite les amener ? Probablement, car les élus ne peuvent pas imaginer une seconde que les pauvres ne profitent pas, eux aussi, de la grande culture lille3000. Alors la meilleure aide qu’on peut leur apporter c’est un bus. Tout simplement. Ainsi la mairie veut, pour reprendre l’adjointe à l’égalité des droits Dalila Dendouga en plein exercice d’autopromotion, « les intégrer dans le milieu du Tri-Postal, qui est un monde fantastique » [3].

Fantastique, Magalie H.* en doute. Très active dans le quartier, elle se souvient de la mobilisation pour le dernier événement annuel de lille3000 : « L’idée de la mairie était de rassembler les habitants pour se retrouver tous à Saint-Sauveur et aller défiler à la Grand’Place. Je trouve ça ridicule, c’est du foutage de gueule. Franchement les habitants, leur priorité c’est d’avoir un emploi, un logement, ils s’en foutent d’aller se déguiser en lapin pour défiler… du fantastique ? Du ridicule ! » Et de déplorer, tout en laissant paraître son émotion : « On a l’impression d’être des pions, on joue avec le quartier comme on veut. Quand il y a des actions culturelles qui sont mises en place, on ne consulte jamais les habitants. On leur impose des choses, comme Lille Fantastic. Ce sont des millions et des millions qui sont déversés pour rien ». Triste réalité d’une culture qui ne voit pas, n’écoute pas. Et surtout ne parle pas.

La sous-traitance du culturel

Quand il s’agit de mobiliser le quartier pour de telles actions imposées, ce ne sont pas les élus qui s’y collent. Pour ce faire, les animateurs des centres sociaux s’avèrent très utiles. Karim*, un usager du Centre Social Lazare-Garreau qui connaît bien son fonctionnement, ne tient pas forcément à être vu avec un type de La Brique. C’est au McDo du Faubourg de Béthune, à l’opposé de son secteur, qu’il livre son témoignage : « Les animateurs reçoivent régulièrement les programmations des Maisons folies, de la Gare Saint-Saveur, etc. Mais souvent quand ils amènent des jeunes là-bas, ils font le bordel, parce que ça leur parle pas ». Lorsque la mairie les utilise pour remplir les réunions publiques sur l’emploi lors de campagnes électorales ou pour remplir des bus, les centres sociaux se transforment en instruments politiques. Et « les animateurs sont obligés de mettre le paquet pour servir les élus ».

En contrepartie, ces structures associatives sont soignées par la municipalité. Le Centre Social de L’Arbrisseau, dans la partie sud du quartier, comme Lazare-Garreau, a été reconstruit pour 6 millions d’euros et ressemble à un vaisseau spatial qui a valu à son concepteur un prix d’architecture. Du beau, encore une fois. De l’abstrait en complet décalage avec une réalité des plus concrètes : « Ils peuvent se permettre des choses à Lille Sud qu’ils ne se permettraient pas dans d’autres quartiers, note Karim. Parce que malheureusement les habitants ne protestent pas. Ils sont au RSA, au chômage, ils n’ont pas de poids économique ou social qui leur permettrait d’être entendus ». Or ce n’est pas à l’intérieur d’un des deux centres sociaux de Lille Sud qu’une éventuelle protestation verrait le jour. D’abord parce qu’ils sont financés massivement par la mairie, à hauteur de 500 000 euros annuels chacun. Ensuite parce qu’à leur tête on retrouve quelques proches des socialistes. Par exemple la présidente de Lazare-Garreau Denise Cacheux, ancienne députée PS. Ou encore le directeur de L’Arbrisseau Jean-Philippe Vanzeveren, ami de l’ancien député-maire de Tourcoing Jean-Pierre Balduyck qui lui avait confié la direction de la Maison des Associations de sa ville.

Une chape de culture

« Personnellement, en tant qu’artiste et habitant du quartier, je constate une chose : il faut avoir du courage pour faire de la culture ici ». Ali Bouhouf a 41 ans, il n’en avait que 26 en arrivant à Lille Sud : « Quand je suis arrivé, j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup d’énergie dans le quartier, mais cette force n’était pas orientée, elle était abandonnée… et elle a éclaté ». Il fait partie des personnes qui se bougent pour faire vivre une culture propre aux habitant-es. Dans un canapé du Grand Sud qui lui prête une salle pour organiser le Festival du cinéma algérien, il relate ses années de galère. Certes sa communication n’est pas la plus carrée qui soit, mais il voit fondre le peu de subventions qu’il obtient et qui ne dépassent pas les 4000 euros cette année. Aussi, quand Laurent Poutrel, le coordinateur général du Grand Sud, fustige son association sous prétexte qu’elle ne ramène pas assez de monde – « Ils foutent rien les mecs ! Ils veulent juste faire un truc entre potes ! » –, le courage évoqué par M. Bouhouf prend tout son sens.

Inès Mbemba, quant à elle, fait preuve de patience. Présidente de l’association Femmes d’ici et d’ailleurs debout (FIAD), qui vise à créer de l’entraide et de la solidarité entre les femmes, elle attend un local depuis 2009 pour « gagner en visibilité » dans le sud du quartier : « Là, on trouve qu’on est un peu les parents pauvres ». Même si ce n’est pas encore officiel, la municipalité devrait accéder à sa demande cette année. Il aura fallu près de cinq ans à organiser des repas de quartier, des débats, une plate-forme d’échange de services… alors que d’autres s’en sortent mieux. C’est le cas, même si Mme Mbemba ne tient pas à s’exprimer à ce sujet, de Femmes agissant pour un mieux-être (FAME) qui n’a pas eu de mal à trouver un local et touche chaque année 5000 euros de subventions municipales. Cette association a été initiée par Martine Aubry elle-même, et d’abord présidée par Virginie Tchoffo, actuelle conseillère municipale. À Lille Sud, la dépendance aux financements publics et le favoritisme étouffent les initiatives émergeant du quartier. Le système est cadenassé, et les habitant-es ne disposent pas des clés.

La culture pour coloniser

Dans une boutique-atelier de la rue du Faubourg des Postes, rebaptisée « Faubourg des Modes » par la mairie, un créateur décrit son travail. Ou plutôt son « concept », à savoir des montres qui ne donnent pas l’heure : « Vous comprenez l’infini ? Bon, bah si vous comprenez ça, vous comprenez que le temps n’existe pas ». Ses tarifs ne sont pas affichés en vitrine. Peut-être parce qu’entre 500 et 1000 euros, ils ne parleraient pas aux chalands du coin. Ainsi de ces parapluies, un peu plus haut dans la rue, à 190 euros, ou ce perfecto à 550. Le « Faubourg des Modes » a été lancé en 2007 par Martine Aubry. L’objectif était de soutenir des créateurs et surtout, précise la jeune femme qui tient la boutique centrale dans l’ancien cinéma de la rue, « rattacher des quartiers qu’on peut dire effacés » en faisant « venir des gens à Lille Sud ». Pour mener à bien ce projet dupliqué depuis à Roubaix, l’association « Maisons de Mode » capte plus d’1,2 million d’euros d’argent public, dont 670 000 de la communauté urbaine, 509 000 du Conseil régional et 33 000 de la mairie. Or, malgré ce pactole, pas un créateur n’est issu de Lille Sud. L’alliance du culturel et de l’économique, dans ce quartier populaire, n’a pas vocation à intégrer. Elle exclut.

« J’ai jamais compris, je capte pas ce que la mairie veut vraiment, en fait ». Rencontré dans un café du coin, un ancien styliste s’interroge. Le bilan qu’il tire du Faubourg est positif, mais il regrette qu’il n’y ait pas eu « de travail de pédagogie pour expliquer aux gens de la rue ». Pourtant il reconnaît une augmentation de la fréquentation des boutiques par les habitant-es de Lille Sud. Étrange ? Non, car ce sont surtout « les gens du quartier qui sont dans les nouvelles résidences… On voit tout de suite qu’ils sont nouveaux, leur pouvoir d’achat est beaucoup plus élevé ». De nouvelles populations débarquent donc à Lille Sud. Pas pour Lille Sud, mais pour sa « métamorphose ». Celles-là n’ont pas besoin qu’on leur explique l’intérêt d’une montre qui ne donne pas l’heure à 500 euros. Et c’est bien pour elles qu’on fabrique un centre commercial, Lillenium, avec ces belles vitrines qui vont, le premier adjoint Pierre de Saintignon n’en doute pas, « irriguer l’ensemble de Lille Sud » [4]. « Irriguer », « redresser », « revaloriser », les mots sont forts. Tels ceux exposés sur des panneaux publicitaires, en face du commissariat, pour annoncer les futurs 56 000 m² de commerces et de loisirs : « fashion, fooding, kids, events, hotels, working ». Où une photo présente un enfant blond, déguisé en super-héros : « Louis, explorateur du nouveau quartier ». Irriguer Lille Sud en p’tits Louis qui pourront faire du skateboard ou du BMX dans la Halle de la Glisse, en sécurité à côté d’un commissariat, et devenir de véritables victimes de la mode, voilà l’ambition d’une conquête.

Résister au mépris

Dans le contexte actuel, Karim aiguise un avis critique des politiques culturelles : « Leur ambition, c’est d’amener de la culture dans un quartier qui, dans leur esprit, en est dénué ». Mais « quand on est devant des chômeurs, des ouvriers, et qu’on leur claque une culture qui vient d’en haut sans les consulter, sans partir d’eux, ça ne va pas marcher ». C’est ce qu’illustre la fermeture récente de la salle de sport La Chênaie, à côté du Grand Sud : « Ici le soir, les animateurs de Lazare-Garreau touchaient pas mal de jeunes qui étaient en décrochage total. Et comme cet outil n’est plus présent, ils ne voient plus ces jeunes, malheureusement ». Les travaux du GPU auraient causé d’importants dégâts à l’armature de cette vieille salle qui serait devenue dangereuse. Quelques jeunes, qui se moquaient éperdument du futur Grand Sud, ont essayé de résister. En appelant la presse et en faisant tourner une pétition, ils réclamaient sa réouverture, réparation ou sa reconstruction au même endroit. Une année plus tard, La Chênaie est toujours interdite d’accès. Les élus, comme l’adjointe aux sports Michelle Demessine, demandent aux usagers d’attendre les conclusions d’un expert mandaté par le tribunal administratif. Mais cela, Henri, qui voit les chantiers de ce secteur avancer à grands pas, n’y croit pas : « Quelques jours après la fermeture de la salle, avant même qu’il y ait une expertise, des voitures des services techniques de la mairie sont venues enlever les paniers de basket et récupérer du matériel ». L’affaire était déjà pliée, bien avant que des velléités de résistance se fassent entendre.

Un soir de semaine, au Pôle ressources jeunesse géré par le Centre Social L’Arbrisseau, une quinzaine d’adolescents se remuent dans tous les sens, suivant les mouvements de Sammy, animateur d’un atelier de danse Hip Hop. Il est plus de vingt heures et pourtant ils sont là, débordants d’énergie. Sammy se plaît à les qualifier de « première génération de danseurs militants » qui conçoivent « leur pratique comme quelque chose de concret, pouvant faire bouger les choses ». Quand on leur demande ce qu’ils revendiquent, un danseur en herbe lève sagement la main pour répondre : « On veut que les gens viennent dans le quartier pour voir ce qu’on fait ». À l’ombre du Grand Sud qui accueille l’association très subventionnée de Hip Hop N’Didance ne délivrant que des cours à des prix indécents pour un quartier populaire, la tâche ne sera pas aisée. Et, lorsque les obstacles auront été surmontés, il y aura toujours quelques élus pour se faire prendre en photo. Ceux-là qui ne craignent qu’une chose… que Lille Sud brûle de révolte.

Notes

[1* Le prénom a été modifié.

[2Nord Éclair, 29/06/12.

[3Lille-sud.blog.fr, 19/12/12.

[4La Voix, 03/06/13.

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