Roms, les roues de fortune

romsDepuis le début des années 2000, la métropole lilloise est en guerre contre les Roms. Si quelques « villages d’insertion » ont été montés, pour toutes les autres personnes, c’est la rue. « Winston Churchill », « Porte d’Arras », « Gallon d’eau » : le 28 octobre marque l’expulsion du dernier de ces grands campements, le « P4 » de Villeneuve d’Ascq. L’occasion de revenir, par-delà les clichés, sur les conditions d’habitat des Roms.

 

Un samedi d’octobre pluvieux, sur le « P4 », le camp de 4 cantons à Villeneuve d’Ascq, l’accueil est chaleureux. Autour du barbecue qui réchauffe l’atmosphère, on discute de l’imminence de la prochaine expulsion. Ça parle en roumain, avec quelques mots de français ici ou là. Un transporteur vient décharger une cargaison de matériaux en tout genre. Pour améliorer les cabanes ou revendre au ferrailleur, la récup’ est devenue un travail à part entière, mais pas le seul : « Moi c’est la mafia, envoie en français un jeune de 15 ans, l’air goguenard. Je vends des DVD sur les marchés. Mais ça rapporte pas grand-chose. C’est dépensé dans la journée. » Son père a été embauché chez Renault en apprentissage, mais sans possibilité d’obtenir un contrat de travail. « On reproche aux Roms de ne pas bosser, mais ils n’ont pas le droit de travailler », explique une éduc’ au collège Léon Blum, où sont scolarisés certains enfants du camp. Même chose pour les gamins : « On leur reproche de traîner dans les rues, mais il n’y a pas de place pour eux à l’école. »

Au royaume des gamins

Une nuée de gosses de tous âges viennent à notre rencontre. À moitié à poil, pieds nus, jouant avec tout ce qui leur tombe sous la main, ils ont l’air heureux de nous voir. Ce matin-là, la quasi-totalité des parents sont partis à une brocante à Roubaix pour y trouver des vêtements. Les gosses sont libres. David, le plus grand, nous invite dans sa caravane. Le froid de l’hiver n’est pas encore arrivé, mais il fait déjà très chaud à l’intérieur. Dans un coin, une bouteille de Butagaz coupée en deux sert de poêle de chauffe et un tube en aluminium de cheminée. On s’installe sur les banquettes. L’endroit est propre et confortable. David a une quinzaine d’années. Il est dans la région depuis six ans. Sa « femme », elle, a 13 ans et demi. Elle est restée en Roumanie, il l’a quotidiennement au téléphone. Dans la caravane trônent la télé et le lecteur DVD. Trois filles viennent nous montrer leurs films préférés : des comédies musicales indiennes, du Bollywood. « Il y a plein de danse et plein de chansons ! » s’enthousiasme l’une d’elles. Dehors, trois enfants jouent avec une batte de base-ball. Deux autres balancent de grosses pierres sur une des caravanes. On ne s’ennuie pas.

La caravane, habitat sédentaire

Jusqu’à peu, il existait une dizaine d’immeubles squattés par les Roms sur la métropole. Un travailleur social nous explique : « Les familles sont peu nombreuses à squatter, parce qu’elles ont peur. Elles ont l’impression qu’il y a plus de risques et elles ne connaissent pas leurs droits, les procédures d’expulsion, etc. » Il poursuit sur les conditions d’habitat : « Sur les terrains, ce sont des caravanes parce que c’est un moyen d’habiter relativement convenable et pas trop cher. Au black, tu trouves une caravane pour 200, 300 euros. Souvent elles ne sont pas mobiles. Une fois sur le terrain, elles ne bougent plus. » L’habitat en caravane vient intensifier l’image d’une population nomade. Mais l’écrasante majorité des Roms sont des sédentaires qui désirent s’installer durablement. « Les cabanes, c’est pour ceux qui n’ont pas la possibilité de ramasser 300 euros ». Palettes, tôles, bâches en plastique font l’armature de fortune de ces cabanes. Ailleurs, c’est encore les tentes ou les carcasses de voitures et de camions qui sont utilisées.

Un destin à la hache

Les expulsions se font de façon progressive : en langage préfectoral, on appelle ça « concentration des familles ». « On trace des lignes sur le terrain. En tout il y a un hectare, et ils enlèvent 20 m2 à chaque fois. Donc c’est pas vraiment une expulsion. Ils ne sont pas expulsés, on leur demande de se déplacer, mais comme il n’y a plus de place, les familles partent. Et donc le jour de l’expulsion il ne reste que peu de familles : c’est plus facile. » À chaque fois, même opération, « on détruit les cabanes et on pose des plots en béton », continue notre interlocuteur. Pour ceux qui ne peuvent pas bouger, c’est le tractopelle. « Mais très souvent, les familles détruisent leur habitat avant l’arrivée de la police. Ils se sabordent eux-mêmes. En règle générale, les veilles d’expulsion les mecs passent la nuit à la hache à tout défoncer. Avec les gosses qui regardent... C’est dur. Ce n’est que des cabanes, des caravanes, mais ça reste leur maison. » Généralement, les flics laissent le temps aux familles de récupérer leurs affaires. Mais les cabanes, ils les détruisent directement.

Vers une mobilisation ?

Le 28 octobre à 7 heures du matin, le « P4 » a été expulsé. 40 caravanes ont été envoyées à la fourrière. Mais la présence d’un collectif « inter-universitaire » qui assurait une présence sur le camp depuis plusieurs mois a favorisé une mobilisation : le soir même une centaine de Roms investissent la bourse du travail à Fives. Prenant la parole lors d’un rassemblement devant la mairie le mercredi suivant, Caroline, 19 ans, explique au micro : « J’ai été à l’école depuis 2010. J’ai essayé, j’ai fait tout ça, et je n’ai pas de travail. Les policiers ont pris nos caravanes. On a fui la Roumanie pour le racisme, on a brûlé des maisons dans nos villages. On ne peut plus bouger sans nos caravanes. Nous sommes des personnes, pas des chiens. » [1]

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