Les Olieux de la misère. La rue pour seul refuge.

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Depuis juin 2015, le parc des Olieux, à Lille, recueille quelques dizaines de mineurs isolés étrangers (MIE), confrontés à une violence à laquelle ils ne s'attendaient pas : les autorités se renvoient la balle et laissent dans la rue des gamins qui ont risqué leur vie pour fuir la misère de leurs pays.

C'est tout ce qui constitue la banalité de nos vies qui a incité Modou et Alphonso1 à venir en Europe sur des canots gonflables : Modou, Guinéen arrivé à Lille en janvier 2016, parle de l'espoir d'« une place : s'intégrer, être à l'aise, étudier, avoir droit à tout ce qui est nécessaire pour qu'une personne vive en société sans déranger ». Même ambition pour Alphonso, Guinéen lui aussi, ici depuis septembre 2015 après quelques semaines passées en Italie. Ayant échappé à un oncle qui le forçait à travailler aux champs, il voudrait « aller à l'école ». Modou et Alphonso ont ainsi rejoint, à quelques mois d'intervalle, un groupe de jeunes migrants qui, peu avant l'été 2015, se retrouve à la rue suite à la fermeture d'un lieu d'hébergement bénévole. Sans abri, sans ami, ils se réunissent depuis au jardin des Olieux, dans le quartier Moulins, où ils s'appuient sur la mobilisation populaire des habitant.es du quartier, et celle de militant.es, pour supporter leurs attentes.

Errances, hasards, violences, désespoir

Alphonso et Modou se remémorent précisément l'enchaînement des événements. Ils ont traversé le désert et ses 50°, serrés dans des containers « faits pour le transport des chameaux », négocié avec des passeurs envers qui « aucune confiance n'est possible », ont vu le « trafic humain » et la corruption des gardes-frontières. Alphonso a été kidnappé, emprisonné, acheté comme esclave. Modou a échappé aux rebelles touaregs du Nord-Mali, a été emprisonné et battu en Algérie. Jusqu'à la traversée : « Si on dit à une personne qui veut venir en Europe que ça se passe comme ça, je t'assure qu'elle ne va pas vendre son âme pour se lancer en mer, parce que la traversée c'est un véritable enfer ». Modou est parvenu à atteindre l'Europe à la troisième tentative, après deux naufrages, et autant de refoulements : « On vous prend dans un bus, et on vous emmène très loin de la frontière. Moi j'étais à Laâyoune, à proximité de la frontière mauritanienne. On vous laisse là-bas, sans argent, sans rien à manger, parfois dans le désert. Donc il faut quémander, s'arrêter au bord de la rue, demander. On est des mendiants. On appelle ça le salam : demander aux autres ».

De la Guinée aux côtes du Maghreb, il faut s'allier aux bonnes personnes. Par prudence, Alphonso et Modou s'en remettent à ceux de leur communauté, les Guinéens ou, à défaut, « les Noirs ». Pour survivre et intégrer une communauté, il faut payer à des passeurs un « droit de ghetto » : le droit de fréquenter un camp où une relative sécurité est assurée, et qui fonctionne comme un gouvernement, avec sa hiérarchie, ses « ministres ». « Le voyage, c'est un peu comme former une famille : en cours de route, on rencontre plein de personnes... et on perd aussi beaucoup de personnes. J'ai perdu beaucoup d'amis », se rappelle Modou. « J'ai vu des morts, beaucoup, beaucoup, à la frontière entre l'Algérie et le Maroc. Et dans l'eau... Lors du deuxième convoi, notre bateau était déchiré, mais les passeurs nous ont obligés à monter. Ils ont sorti des couteaux, nous ont menacés, blessés aux mains et aux bras ».

L'arrivée en Europe est d'abord un soulagement. Mais les jeunes migrants déchantent vite. Alors que le récit de leur voyage restitue des échanges, des rencontres et des objectifs précis, ils s'éteignent quand on s'attarde sur la vie à Lille, où ils se sont échoués, comme si la vie s'était un peu arrêtée pour eux.

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Institutions, réfugiés : tous à la rue !

Le décalage est en effet rude entre les espoirs placés dans la France et ce qu'elle offre effectivement : « L'État ne nous reconnaît pas et ce sont les bénévoles et les associations qui s'occupent de nous. On perd tout espoir » glisse Alphonso. Pour Modou, l'accueil manque d'humanité et constitue une nouvelle épreuve : « Tu crois qu'en arrivant, les problèmes s'arrêteront, alors que c'est une nouvelle vie qui commence. C'est comme quand j'arrivais en Algérie ou au Maroc. Quand tu viens et que tu te présentes, le plus important, c'est les papiers, pas la personne qui se trouve devant toi ». Le temps passe, et personne ne peut annoncer de bonnes nouvelles aux familles restées au pays : « Les amis qui savent que je suis là, ou mon frère, pensent que tout va bien pour moi, confie Modou. Je ne peux même pas leur dire que je passe mes nuits dehors, parce qu'ils ne vont même pas le croire. Même si tu leur dis, ils ne vont pas le croire ; moi-même, je ne peux pas le croire. Même si je leur disais que la traversée s'est passée comme elle s'est passée, que tout le trajet est dangereux, que l'Europe nous rejette, ils ne vont pas y croire. C'est pour cela que certains dans la rue sont maintenant désespérés : qui veut raconter ça ? ». Vient alors le temps long des procédures administratives et judiciaires.

En théorie, une prise en charge obligatoire par l'État

Ils espèrent la protection due à tout MIE, et plus largement à tout enfant sur le sol français, indépendamment de son origine et des conditions de sa présence : une protection, un hébergement, le couvert et un suivi éducatif. À ce titre, les engagements de la France sont sans ambiguïté : la Convention internationale des droits de l'enfant, signée en 1989, fait prévaloir le statut d'« enfant » sur celui d' « étranger ». Selon son article 20 : « Tout enfant qui est temporairement ou définitivement privé de son milieu familial, ou qui dans son propre intérêt ne peut être laissé dans ce milieu, a droit à une protection et une aide spéciales de l’État ». De surcroît, cet été, le Comité des droits humains de l'Organisation des Nations Unies a sérieusement tancé l'État français en s'inquiétant « que des mineurs isolés continuent à être maintenus en zone d’attente pour une durée pouvant aller jusqu’à vingt jours ». Aussi, il recommande que « [la France s'assure que] les mineurs isolés étrangers reçoivent une protection judiciaire et le soutien de l’aide sociale à l’enfance »2.

Localement, la responsabilité des mineurs incombe au département, par le biais de l'aide sociale à l’enfance. Seulement, rien n'est concrètement prévu pour l'hébergement. Une aubaine dont les autorités profitent pour se renvoyer les responsabilités en interprétant les textes juridiques comme porteurs d'ambiguïtés, à la lisière du droit des étrangers et, au titre de l’enfance en danger, du dispositif français de protection de l’enfance, inconditionnel. En lieu et place d'une rapide prise en charge, les jeunes Lillois se heurtent à l'indifférence de la préfecture, à l'ignorance du département, et à la fuite de la municipalité.

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Les « bons » et les « mauvais » réfugiés

En octobre, préfecture, département et élus lillois ont tous convenu qu'il était « intolérable de voir ces jeunes dormir dehors »3. Bravo ! Près de quatre mois après la création du camp et quelques jours après une étape supplémentaire dans sa visibilisation avec l'installation de tentes, les autorités prendraient-elles enfin à bras-le-corps la situation ? Pas du tout. Pour Estelle Rodes, adjointe au maire et présidente du conseil de quartier de Moulins, Lille a pris sa part (40 % de l'hébergement d'urgence dans la métropole). Aux autres donc de se bouger, en particulier le préfet, garant du respect du droit à l'hébergement d'urgence dans le cadre du dispositif de veille sociale. En vertu de l'article L. 345-2-2 du Code de l’action sociale et des familles, en plus d'une évaluation médicale, il doit pouvoir assurer le gîte, le couvert et l'hygiène de toute personne, et ce de manière inconditionnelle. Mais là encore, le jeu minable des autorités (« c'est pas ma compétence, c'est la tienne »), lié à l'entretien factice du flou juridique de la situation, et donc de sa prise en charge, laisse les gamins dehors.

On a alors du mal à voir autre chose qu'un coup de com' ponctuel dans le simulacre de mobilisation organisé en septembre pour les réfugiés : collecte de vêtements, de produits d'hygiène et de nourriture, accueil de cinquante-deux Syriens au cours d'une cérémonie théâtrale. Une mobilisation pour les caméras, qui étaient les véritables catalyseurs de cette indignation médiatique, portée par l'émotion suscitée par la photo du jeune Aylan. Car, dans le même temps, la municipalité a organisé l'invisibilisation et la marginalisation des réfugiés du parc, en déployant tout l'attirail des moyens « exceptionnels » – traque, intimidation, refus de droits fondamentaux – pour organiser leur départ et leur découragement. Comme si on devait prendre cette déclaration pour une marque de grande générosité, la ville de Lille a décidé en octobre « de ne pas chasser ces jeunes »4, de leur réserver un « spot », en l'occurrence une grande tente de quatre mètres sur six, des conditions de confort proches du grand luxe à l'approche de l'hiver.

Dans les faits, les jeunes subissent encore des contrôles réguliers de la police aux frontières, de la police nationale, et de la police municipale. Un autre indice de cette (im)posture éphémère de bon samaritain : la disparition pure et simple du site Internet lancé en septembre (refugies.lille.fr), pour organiser l'accueil des réfugiés. « L'URL est peut-être mal orthographiée ou la page n'est plus disponible » peut-on désormais lire. Il semble que plus grand monde ne soit disponible pour régler cette question à la mairie, qui a parfaitement anticipé la ligne de Manuel Valls, révélée en marge de la « conférence sur la sécurité » (tout un programme) de Munich le 13 février : « Nous ne pouvons pas accueillir plus de réfugiés ». Seul demeure un rapide compte-rendu des actions de septembre.

Même si, depuis octobre, les flics ne s'amusent plus à confisquer réchauds, tentes et matelas, à effectuer des comptages en pleine nuit à la lampe-torche ou à embarquer tout le monde pour des contrôles, le temps que « la propreté de Lille » passe opportunément appliquer le tri sélectif dans le camp dès le départ de ses habitants. À l'arrivée, domine la détestable sensation qu'il y aurait de « bons » et de « mauvais » réfugiés.

Visibiliser la présence des jeunes

La mobilisation des jeunes, d'habitant.es et de militant.es a donné naissance au « Collectif des Olieux ». Son ambition consiste d'abord à faire appliquer des droits et à obtenir ce qui est dû, c'est-à-dire la reconnaissance des jeunes réfugiés dans un cadre juridique, les MIE. D'ailleurs, MIE est devenu une identité intégrée par chacun : « Les autorités françaises doivent penser à nous, les MIE », nous dit Alphonso. Le collectif organise des activités sportives et artistiques pour conserver ce qui reste de lien social pour les jeunes. Outre une présence quotidienne, facteur aussi de soutien psychologique, les personnes mobilisées prennent en charge des repas, dispensent des cours de français, organisent des fêtes et des concerts de soutien. Au-delà, pas question pour le collectif de dépolitiser les réfugiés. Une vision purement humanitaire les présente avant tout comme des victimes à qui il ne faudrait apporter qu'une réponse compassionnelle, faite de charité et de bons sentiments, et non de justice sociale. Il s'agit de faire de ces mineurs des sujets politiques, sans que le nécessaire besoin de protection lié à leur jeunesse mette de côté les aspirations à une égalité politique. Mais même ce minimum vital est l'objet de suspicion : les militants de Norrent-Fontes ont été récemment accusés de « délit de solidarité »5 .

Et le temps passe : « À part les activités que nous propose le collectif, on n'a rien faire, on sort dans la nature, on erre... C'est une perte de temps, et notre temps vaut de l'or. Ici, tout le monde a une occupation, tout le monde a un emploi du temps. Nous, on passe notre temps à s'employer pour rien. Je passe mes journées à la gare, je manipule le téléphone, j'observe les gens... Toute la journée » regrette Modou. On retrouve typiquement les stratégies de « gestion des indésirables », qui assurent un contrôle et un tri des personnes « en situation d’attente », attente qui devient souvent « un présent sans fin »6. Du passage des flics à la possibilité d'entrevoir un toit en foyer ou dans une auberge, le temps s'égraine, avec ses moments d'humiliation : visite à l'EMA (Évaluation Mise à l'Abri), enregistrement et évaluation de l'authenticité du récit de vie, vérifications de documents à la PAF, confiscation des papiers originaux, et, en cas de non reconnaissance de minorité, recours judiciaires, jusqu'à la Cour d'appel pour les mineurs (et d'autres juridictions pour les majeurs). Dès lors, avec une telle présomption de culpabilité, ceux qui restent à la rue sont nombreux, et, en l'absence de prise en charge des pouvoirs publics, les associations Ozanam et le Point de repère demeurent des aides indispensables : « Les associations sont importantes. Elles nous font respirer davantage », insiste Alphonso.

Une incertitude permanente

Face à un avenir pour le moment bouché, la peur prend le dessus : « Aujourd'hui, j'ai peur d'être refoulé. Expulsé de la France. J'ai fait toute cette route... » soupire Modou. « J'ai peur de connaître un rejet de plus, de ne pas avoir le droit d'aller à l'école » dit Alphonso. Reste l'espoir que la situation se décante. Modou souligne : « Nous sommes dans la rue. Mais, normalement, ce n'est pas le bon endroit. Ce n'est pas le bon endroit pour passer la nuit. Ce n'est pas le bon endroit pour vivre. L'intégration sociale est très importante, et moralement c'est un lourd fardeau ». Au lieu de cela, les mineurs des Olieux ne projettent pour le moment pas grand chose, entrevoient avec angoisse la fin de la trêve hivernale, et donc l'arrêt des hébergements de nuit. Surtout, depuis fin février, plane désormais la menace d'une évacuation du parc.

Le collectif a entrepris à l'automne l'écriture d'un canard, Le Journal du parc, dans lequel se mêlent récits de trajectoires personnelles, dessins, recettes de cuisine, rappel des besoins élémentaires et vitaux dont ont besoin les jeunes, expression de colères, de souffrances, de dépit, mais aussi d'avenir, malgré tout. « On se nourrit tous d'espoirs, et peut-être qu'un jour ça changera » espère Modou.

Philémon

1. Tous les prénoms ont été modifiés

2. Dossier disponible sur le site du comité United Nations/ Human Rights.

3. Patrick Seghi, « Jardin des Olieux, à Lille (acte II) : on y plante, on y plante… », La Voix du Nord, 15/10/2015.

4. Ibid.

5. Association GISTI, « À Norrent-Fontes (Pas-de-Calais), mettre à l’abri les réfugiés est un délit », blog Mediapart, 8 octobre 2015.

6. Michel Agier, Gérer les indésirables. Des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire, Paris, Flammarion, 2008.

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